Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Corinne Morel-Darleux

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plutôt couler morel darleux
La couverture chez Libertalia

Plutôt couler en beauté sans grâce est un court essai de Corinne Morel-Darleux, femme politique et figure connue du mouvement écosocialiste en France. Sous-titré Réflexions sur l’effondrement, le bouquin m’avait titillé lorsque j’en découvrais les grandes lignes dans le numéro spécial de Socialter Le Réveil des Imaginaires.

Relativement médiatisé dans un ensemble de bouquins sur l’effondrement en 2020, aux côtés d’Yves Citton et Jacopo Rasmi (Génération Collapsonautes) ou encore Achille Mbembe (Brutalisme), le livre de Morel-Darleux s’inscrit dans un courant actuel de réflexion autour des théories effondristes, un courant qui chercherait explicitement à déboucher un horizon encombré par la peur de l’avenir, la perte d’espoir écologiste et la sidération quant aux excès d’un monde moderne aveugle aux enjeux. Bref : une réponse tant sociale qu’inclusive et écologique aux preuves scientifiques qui s’accumulent et annoncent les catastrophes climatiques.

Comment penser « l’effondrement » en dehors des logiques survivalistes ou d’une improbable « transition verte » ? Dans Plutôt couler en beauté… l’autrice invite à considérer luttes sociales et luttes environnementales comme imbriquées (selon le prisme écosocialiste donc) et à les mener comme une éthique du présent plus que comme un espoir pour l’avenir.

Pari pascalien

Au détour de ces pages, Corinne Morel-Darleux propose de s’en remettre au pari pascalien. Dans tous les cas, dit-elle, que d’immenses bouleversements soient à venir ou pas (par exemple si une « croissance verte » arrivait à faire perdurer les modèles actuels en les adaptant aux enjeux) nous avons tout à gagner à enclencher dès à présent des changements radicaux de nos modes de vie. Car même en l’absence d’un « collapse » nous aurions alors gagné une vie plus saine, plus juste, débarrassée des besoins artificiels dont nous avons déjà largement conscience.

Dès lors l’autrice appelle à « archipéliser » des engagements, des luttes et des modifications de modes de vie, « chacun(e) à son poste ». Ainsi s’enclencheraient les mouvements de fond aptes à enclencher des bifurcations écologiques, gérées collectivement, dans de nombreux domaines, pour permettre une floraison des bourgeons d’alternatives – dont beaucoup sont plus qu’en germes. Un moyen, peut-être, de refaire société en parallèle, avant, pendant et / ou après un éventuel « effondrement » de la société thermo-industrielle occidentale. Et si celle-ci ne devait pas s’effondrer mais aller vers le léviathan cyberpunk qu’elle tendrait à devenir en poursuivant ses logiques extractivistes (« cannibales » selon Jack D. Forbes), au moins ces alternatives pourraient-elles permettre de s’en passer.

Beauté du geste

Filant la métaphore maritime jusqu’au bout, sous l’inspiration du navigateur Bernard Moitessier et de son « refus de parvenir » au bout de sa course en solitaire au bénéfice du plaisir serein de continuer son périple, Morel-Darleux suggère ce mode de vie et d’action : agir pour la beauté du geste ou la « dignité du présent » plus que pour un hypothétique effet escompté. On se rappellera, à ce titre, de l’éthique du Contre promu par La Horde du Contrevent – qui se justifiait sans nécessiter l’espoir d’un but à atteindre.

Si l’idée me gêne un peu lorsqu’elle sombre dans un romantisme excessif (« qui à besoin d’une radio en mer lorsqu’il peut avoir Les Racines du ciel de Romain Gary ? »), l’idée d’une dignité du présent est passionnante lorsqu’elle invite à sortir la tête de l’attente des effets escomptés. Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître dans un monde obsédé par la logique de résultat (on voit où ça mène…), Corinne Morel-Darleux rappelle qu’il y a des combats qui doivent être menés simplement parce qu’ils sont justes, beaux, nécessaires sur le plan éthique – et qu’ils contribuent à grandir celles et ceux qui s’en rendent responsables. Faut-il railler l’Abbé Pierre parce que la pauvreté n’a pas été abolie par son action ?

Rappelant le Comité Invisible dans Maintenant l’autrice avance l’idée, en creux, que l’espoir d’un monde meilleur est un début de renoncement. Qu’agir pour mener les combats qui le méritent permet d’affirmer une forme de « dignité du présent » qui justifie d’ores et déjà l’engagement. Elle invite donc à agir pour relever la tête au lieu de céder aux innombrables veuleries du quotidien dans un monde injuste dont le déséquilibre confine à la chute libre. Plutôt que de « flotter sans grâce », Morel-Darleux propose de déployer une puissance d’agir collective qui permette de renouer un contact avec le monde et soi-même. Agir pour agir plutôt que pour arriver.

~ Antoine St. Epondyle

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