Aujourd’hui dans Planète B on parle de l’Histoire avec un grand H, qui n’est pas écrite et qui aurait pu être autrement. L’exercice du « Et si… » propre à l’imaginaire, peut fracturer les récits dominants et introduire une subversion, ou autre chose. Bref, on parle uchronie et Histoire alternative.
Au programme :
- Des nazis pas mais seulement
- Des sympathies suspectes
- Des bifurcations rétrospectives
- Des punks à vapeur
Bonne vidéo.
L’uchronie réécrit l’histoire
Un monde dans lequel un président d’une superpuissance déclenche des guerres pour créer chaque semaine de la volatilité sur les marchés afin que ses amis et proches puissent s’en mettre plein les fouilles. Un monde dans lequel un président d’une autre superpuissance déclare que son voisin est nazi pour pouvoir reconstituer son empire déchu. Un monde dans lequel un pays considère comme normal de tuer 100 000 civils parce qu’un ennemi a tué 4 000 des siens. Absurde, délirant, fou, non ? Ce sont pourtant des scénarios apparemment aussi farfelus que ceux-là qu’explore sans relâche depuis, disons, au moins la deuxième moitié du XIXe siècle, une branche presque à part entière de l’imaginaire en général et de la science-fiction en particulier, nommée – plus ou moins justement – l’UCHRONIE.
Face au désert du réel ou à sa désastreuse absurdité, on peut avoir le sentiment que l’Histoire est toujours déjà écrite, qu’elle n’aurait pas pu (heureusement ou hélas) se dérouler autrement. L’uchronie fait vaciller ces certitudes : quintessence de la spéculation artistique de l’imaginaire, elle porte haut et fort la question centrale : “Et si ?” Et si tel événement n’avait pas eu lieu ? Et si tel grand homme (historiquement, plus rarement, grande femme) était mort avant de faire telle chose ? Le mot, inventé par le philosophe français Charles Renouvier en 1876, sur le modèle sémantique de l’utopie, est un peu barbare. Les Anglo-Saxons lui préfèrent le terme d’”Histoire alternative”, qui véhicule ses propres mérites et ses propres risques. Quoi qu’il en soit, bien sûr, derrière cette vaste question en apparence si simple, il y a des conceptions sous-jacentes de ce qu’est l’Histoire, de ce à quoi elle sert ou peut servir, de son lien avec l’imagination, la réécriture et l’émancipation. C’est sur cela que se penche aujourd’hui le x épisode de Planète B.
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Pour nous guider dans le maquis foisonnant des uchronies, de “L’Histoire avec des si” (comme l’écrivaient joliment en 2015 les historiens Florian Besson et Jan Synowiecki), on vous recommande d’emblée, si vous voulez approfondir ce qu’on évoque aujourd’hui, de vous plonger dans le “Guide de l’uchronie” de Bertrand Campeis et Karine Gobled, publié en 2015, revu et augmenté en 2018 et 2023 (signe d’ailleurs que l’uchronie est particulièrement “active” de nos jours) aux éditions ActuSF et dans « L’histoire revisitée – Panorama de l’uchronie sous toutes ses formes » de Éric B. Henriet, un peu plus ancien puisque publié en 1999 et revu en 2004,aux éditions Encrage, mais quasiment “incontournable”, comme on dit parfois. Vous pouvez en revanche vous dispenser du “Détroit de Béring” d’Emmanuel Carrère, publié en 1986, très légèrement revu et corrigé sous le titre plus explicite « Uchronie » en 2025, ouvrage qui, malgré la notoriété de l’auteur, ne nous semble pas vraiment à la hauteur de son sujet.
L’uchronie démarre avec ce qu’on appelle un “point de divergence”, un moment où l’Histoire s’écarte de celle que nous connaissons généralement. Mais pour que cela fonctionne, selon tous les praticiens du genre, il faut une situation ou un personnage bien connu, et si possible spectaculaire, pour que l’enjeu de cette divergence historique soit parfaitement perceptible, faute de quoi l’uchronie ne pourrait intéresser que quelques archivistes passionnés.
Les points de divergence les plus « utilisés » concernant ainsi, un peu en vrac il faut avouer : la naissance et la mort de Jésus-Christ, la chute de Rome, la « découverte » de l’Amérique, la Révolution française, Napoléon, et bien sûr les deux « guerres mondiales ». Penchons-nous sur deux exemples particulièrement frappants !
Le premier, un peu plus surprenant sans doute, se penche en réalité sur le célèbre ouvrage du sociologue allemand Max Weber, “L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme”, qui proposait en 1904 sa démonstration sociologique du lien fort entre le développement du capitalisme et les caractéristiques du protestantisme issu de Martin Luther et de ses émules à partir de 1517, lorsque ce moine catholique cloue ses “95 thèses” sur le portail de l’église de Wittemberg, avant évidemment de les faire imprimer pour diffusion un peu plus accélérée. Deux ouvrages se penchent avec brio (et un certain humour, il faut l’avouer) sur ce qu’aurait impliqué la non-existence du protestantisme (ou sa moindre importance) : Kingsley Amis, avec “L’altération”, en 1976, imagine d’abord que Martin Luther, réconcilié avec l’Eglise catholique avant de publier ses thèses, deviendra même pape, et que la Réforme protestante n’aura donc carrément pas lieu, tandis que Keith Roberts, dès 1968, dans “Pavane”, imagine que l’Invincible Armada espagnole envahit l’Angleterre en 1588, au lieu d’être mutilée et dispersée par la tempête, au moment même où Elizabeth 1ère est assassinée. L’Angleterre reste catholique, et le monde d’aujourd’hui (enfin, de 1968) est de ce fait fort différent, on vous laissera découvrir en quoi exactement ! Mais disons déjà que se posent certaines des questions que l’on évoquera tout à l’heure : au-delà des “grands hommes” concernés (et “grandes femmes”, cette fois, puisqu’il y a Elizabeth 1ère), que deviennent les causes plus structurelles de l’Histoire telle qu’elle est connue de nous ?
Deuxième exemple spectaculaire s’il en est, celui de la victoire de l’Axe, sous différentes formes possibles, en 1945. On peut citer bien sûr le précurseur Sarban, avec son très inquiétant “Le son du cor” dès 1952, ou bien les fort célèbres auteurs de romans policiers et d’espionnage que sont Len Deighton (avec son “SS-GB” de 1978) et Robert Harris (avec son “Fatherland” de 1992). Dès 1964, le film « It Happened Here »(« En Angleterre occupée ») d’Andrew Mollo et Kevin Brownlow imaginait ce qu’aurait pu être la vie sous une occupation nazie “définitive”, sans espoir d’intervention des “Alliés”, battus et subjugués. L’ouvrage fondamental ici est toutefois certainement “Le Maître du Haut Château” de Philip K. Dick, couronné par le prix Hugo (le seul reçu par l’auteur, d’ailleurs). Publié en 1964, le futur auteur de “Blade Runner” y développe une étrange vision des Etats-Unis quinze ans après leur défaite de 1947, occupés sur la côte Est par l’Allemagne nazie et sur la côte Ouest par le Japon impérial, tandis qu’une modeste résistance basée dans l’illusoire zone neutre centrale s’accroche à des fétus de paille, et tout particulièrement à un roman de science-fiction qui circule sous le manteau, intitulé “Le poids de la sauterelle”, imaginant un monde dans lequel les Alliés auraient gagné la guerre. Ce roman constitue aussi et peut-être surtout une formidable mise en abîme de ce que peut produire l’imaginaire littéraire et artistique dans le monde réel.
Ce n’est sans doute pas par hasard que la série qui en a été tirée en 2015 par Frank Spotnitz gomme certains des aspects les plus imaginatifs du roman, et développe largement l’horreur à tiroirs des deux régimes totalitaires ayant triomphé en 1947. Comme le montraient par ailleurs le grand Philip Roth dans son “Complot contre l’Amérique” de 2004, imaginant la prise du pouvoir aux Etats-Unis en 1940 par le fascisant Charles Lindbergh (ainsi que la mini-série éponyme de Ed Burns et David Simon, en 2020), ou encore plus récemment, en 2016, le très rusé “Une espèce en voie de disparition” de Lavie Tidhar, traduit par Julien Bétan aux éditions indépendantes Le Bélial’, un auteur israélien dont on reparlera tout à l’heure, qui réécrit avec un extrême brio et une bonne dose de machiavélisme et d’humour noir le “SS-GB” de Len Deighton, des uchronies comme celles-ci permettent de rendre beaucoup moins abstraites les montées des fascismes que l’on peut observer ces derniers temps, et de nous rappeler de manière spectaculaire que derrière les mots et les slogans trop faciles, il y a de la réelle horreur en perspective, quelle que soit la couche lénifiante que l’on s’efforce d’appliquer dessus.
Au-delà de ces quelques grands exemples précis, l’uchronie favorise un véritable foisonnement des possibles. Elle peut ainsi organiser la conjonction de plusieurs points de divergence apparemment distincts. Que le général de Gaulle soit tué dans l’attentat du Petit-Clamart en 1962, et que simultanément la contre-culture musicale et psychédélique des hippies se développe à Alger plutôt qu’à San Francisco, et on obtient le fabuleux “Rêves de gloire” du regretté Roland C. Wagner, un roman savoureux bien au-delà de sa curiosité apparente, publié chez l’éditeur indépendant L’Atalante en 2011. La série BD « Jour J » (2010-2025) de Jean-Pierre Pécau, Fred Duval et Fred Blanchard, avec ses 52 albums (oui, 52 !) publiés entre 2010 et 2025, illustre au plus haut point cette possibilité de faire uchronie de tout (ou presque), et donc de faire douter et réfléchir à propos de tant de moments historiques différents. Dans certains cas, la multiplication des possibles pointe nettement en direction d’un autre thème récurrent de la science-fiction, celui des univers parallèles : c’est ce que montrent par exemple “La séparation” du grand Christopher Priest, en 2003, qui se saisit de l’improbable voyage aérien du dignitaire nazi Rudolf Hess en 1941 vers l’Angleterre pour faire cohabiter mystérieusement deux faces d’un même miroir, ou encore “Et il n’en reste plus que (n-1)”, nettement plus ludique mais néanmoins vertigineux, en 2017, traduit par Julien Wacquez pour les éditions indépendantes L’Oeil d’Or, lorsque Sarah Pinsker réécrit le plus célèbre des romans d’Agatha Christie à l’échelle du multivers.
Jean-Pierre Pécau, l’un des auteurs de la série de BD “Jour J” déclarait à Bertrand Campéis et Karine Gobled (que nous avons cité en introduction) : “Le géographe Yves Lacoste disait « La géographie, ça sert à faire la guerre » je dirais que l’uchronie, ça sert à faire de la politique. En mettant en perspective les différentes possibilités d’une situation historique on réfléchit automatiquement à ce qu’une situation politique va changer dans le monde ou pas et on comprend vite que tout peut changer. L’histoire n’est qu’une suite de hasards heureux ou pas.”
Mais avant de questionner plus avant ce rapport potentiellement compliqué entre le hasard et la nécessité dans l’Histoire, Clémence va maintenant évoquer pour nous un véritable moteur ludique d’exploration de ce foisonnement si gigantesque des possibles.
Les jeux vidéo comme machine à fabriquer des timelines alternatives, par Clémence Gueidan
Que se serait-il passé si Jesus Christ avait été kidnappé, si la roue avait été inventée avec 3000 ans de retard, ou si la Révolution Française n’avait pas eu lieu ? Avec Un Monde Meilleur, il suffit de cliquer et de découvrir les conséquences.
Un Monde Meilleur, c’est un générateur d’uchronies conçu par le narrative designer Fibre Tigre. Devant vous, une frise chronologique avec de grands événement historiques. Certains sont modifiables. Vous les sélectionnez et pouvez choisir entre deux versions alternatives. Les conséquences de votre choix apparaissent alors directement sur la timeline, assorties de points de karma positifs ou négatifs.
Et c’est bien là tout le sel de l’expérience : vous vouliez rendre le monde meilleur en tuant Hitler ? Ou tenter une revisite de l’Histoire en mode ultra sombre ? Vous aurez parfois de sacrées surprises. Dans une des mes parties, la grande pyramide de Khéops est devenue une sphère et a roulé dans le Nil quelques siècles plus tard. Oupsy.
Pour Hovig Ter Minassian, maître de conférences en géographie et chercheur spécialisé dans le jeu vidéo, le parallèle est frappant : « les jeux vidéo sont à l’informatique ce que les uchronies sont à l’écriture de l’Histoire : un outil pour tester différentes possibilités, repousser les limites, rompre et reformuler les chaînes de causalité.”
Avec une nuance par rapport aux romans ou aux films : l’uchronie vidéoludique n’est pas seulement une question de scénario. Elle tient aussi à la façon dont le jeu structure vos choix.
Ainsi, « poser la question de l’uchronie dans les jeux vidéo, c’est poser celle de la liberté d’appropriation de ce médium par les joueurs eux-mêmes, liberté elle-même contrainte par les choix offerts par les mécanismes du jeu. »
Dans Un Monde Meilleur, la création de réalités alternatives est au coeur du propos : chaque choix déclenche une ribambelle d’effets et vous invite à explorer ces conséquences tantôt fun, tantôt dramatiques. Dans les jeux de stratégie et de gestion en revanche, exit le discours sur les conséquences, on est là avant tout pour « Explorer, Étendre, Exploiter et Exterminer ». Mais, par essence, ces jeux produisent de l’uchronie en permanence.
Quand vous jouez à Civilization, référence absolue du genre conçue par Sid Meier, vous incarnez le dirigeant d’un peuple. Votre mission : le mener de l’âge de pierre à la conquête spatiale. Le point de départ est ancré dans des conditions historiques réelles, mais pour développer votre empire et devancer les civilisations rivales, vous devrez nécessairement diverger de la timeline historique.
On l’évoquait dans de précédents épisodes : les mécaniques de jeu ont un impact direct sur les choix que les joueurs peuvent faire et donc sur leur agentivité. Mais il faut garder à l’esprit que ces choix varient énormément d’un joueur à l’autre. Certains voudront coller au maximum à la réalité historique, quand d’autres choisiront des options moralement acceptables ou, au contraire, chercheront des alternatives très éloignées du cours de l’histoire.
Ce qui influence l’uchronie dans ces jeux vidéo, c’est donc autant le game design que le style de jeu du joueur. Comme le formule Ter Minassian : « le caractère uchronique du récit vidéoludique tient autant des possibilités offertes au joueur que de la variété des comportements ludiques, des styles de jeu.”
Jusqu’ici, on parlait de jeux où nos actions nous permettent de réécrire l’histoire. Il en existe d’autres dont l’action se place d’emblée dans une timeline alternative. Certains postulent un point de divergence qui se veut réaliste ou tout du moins plausible comme par exemple Turning Point : Fall Of Liberty.
Sorti en 2008, ce jeu imagine un monde où Winston Churchill meurt en 1931. Sans lui, le Royaume-Uni capitule et les nazis finissent par envahir la côte est des Etats-Unis. Vous jouez donc un ouvrier en bâtiment américain ayant rejoint la résistance et cherchant à survivre à l’occupation allemande. Ici, l’uchronie se veut géopolitiquement cohérente — une domination nazie qui aurait mécaniquement produit ce monde-là.
À l’opposé du spectre, Command & Conquer : Alerte Rouge assume totalement un scénario bien WTF. Einstein remonte le temps pour éliminer Hitler. Résultat : l’Allemagne nazie disparaît, mais l’URSS de Staline devient la menace principale et envahit l’Europe. Pour la rigueur historique, on repassera. L’uchronie devient un prétexte à du grand spectacle de guerre froide débridée, avec des Tesla coils géants et des ours dressés au combat. Bref, de la SF de série B revendiquée.
Et puis, il y a des jeux qui proposent autre chose, comme Relooted, développé **par le studio sud-africain Nyamakop. Sorti en février de cette année, on y incarne un personnage plongé dans une timeline alternative. Mais ici, on quitte le terrain de l’uchronie pour celui de l’anticipation géopolitique. Le jeu se passe en 2099 et vous êtes Nomali, une experte en parkour.
Votre objectif : récupérer soixante-dix objets culturels africains véritablement retenus depuis des générations par des musées occidentaux. Au passage vous pouvez en apprendre plus sur leur histoire. Ici la logique du genre braquage est renversée : vous ne volez pas pour vous enrichir mais pour restituer, sans armes ni violence. Un positionnement qui redonne au mot “loot” sa valeur originelle, historique.
Les uchronies qu’on évoquait rejouent le passé, le tordent, l’explorent. Relooted, lui, ne le change pas. Il propose une façon de le réparer.
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Comme le montraient plusieurs des exemples, situations ou personnages évoqués par Clémence, la modification d’éléments du passé, fût-ce uniquement en imagination spéculative, est un art bien plus délicat qu’il ne le semblerait de prime abord. Il n’est pas si évident, quelle que soit la somme de documentation et de réflexion assemblée, de démêler les enchaînements de causes et de conséquences possibles, dès que l’on s’écarte un peu du premier point de divergence le plus évident. Il y a bien sûr la question des “effets pervers” imprévus d’une divergence pourtant jugée “bonne” a priori. Il y a aussi l’exploration possible, par un autre détour, de ce que l’on pourrait appeler “l’inertie” historique – et qui nous emmènerait du côté des chemins structurels (et non plus accidentels, justement) de l’Histoire.
C’est ce à quoi nous invite par exemple, indirectement, le “Underground Airlines” de Ben H. Winters, publié en 2016 et traduit par Eric Holstein chez ActuSF. L’assassinat d’Abraham Lincoln en 1861 a conduit à ce que le compromis Crittenden, réellement discuté à l’époque, soit adopté, “gelant” l’’esclavage en l’état du moment. La guerre de Sécession n’a pas eu lieu. De nos jours, quatre états américains pratiquent toujours légalement l’esclavage. Et je vous laisserai découvrir ce que cela dit, avec une finesse magnifiquement dérangeante, sur le racisme, évidemment, mais aussi sur le capitalisme tout à fait contemporain, lui.
C’est aussi ce que nous suggère, toutes proportions gardées, l’Israélien Lavie Tidhar, dont nous avons parlé il y a quelques minutes à propos de Londres occupée par les Nazis, avec son “Aucune terre n’est promise” de 2018, traduit par Julien Bétan pour l’éditeur indépendant Mü. Le mouvement sioniste s’étant vu refuser l’usage de la Palestine au moment de la déclaration Balfour en 1917, c’est en Ouganda que l’état d’Israël a vu le jour. Et malgré l’absence notable de Jérusalem dans le périmètre, il y est encore question de conflits avec les voisins, de territoires occupés et de suprémacisme plus ou moins avoué.
Et c’est encore, aussi, l’une des lignes directrices de l’impressionnante série “For All Mankind”, créée par Ronald D. Moore en 2019, dans laquelle, même si l’Union Soviétique a posé la première le pied sur la Lune, bouleversant ainsi l’histoire de la conquête spatiale, l’humanité doit quand même se coltiner de nos jours la marchandisation et les fantasmes astrocapitalistes que nous traitions dans l’épisode de x de Planète B. Alors, “tout changer pour que rien ne change” ? L’uchronie serait-elle exposée, contre toutes attentes initiales, comme Bill Murray, au risque d’un “Jour sans fin” ?
C’est que l’uchronie, en tant que réécriture alternative de l’Histoire, peut se retrouver avoir partie liée, directement ou indirectement, avec d’autres entreprises que celle d’une spéculation imaginaire et/ou scientifique. On ne leur fera pas l’honneur de les citer ici, mais il y a du révisionnisme voire du négationnisme qui rôdent dans les parages. A propos de nazisme et de fascisme, bien sûr, édulcorant, relativisant, voire réhabilitant dans les pires des cas, l’atroce bilan de leurs pouvoirs historiques. A propos d’esclavagisme en Amérique du Nord et du Sud, bien davantage. Ce n’est évidemment pas pas hasard que les plus ardents défenseurs initiaux de l’uchronie (appelée histoire contrefactuelle lorsqu’elle s’applique le plus “scientifiquement” possible à la “véritable” recherche historique) se recrutaient parmi les historiens néo-conservateurs américains, certes en lutte contre les visions réputées beaucoup trop marxistes de l’histoire “structurelle”, mais ne dédaignant pas, loin de là, de se pencher sur le “malheur” de la guerre de Sécession, de l’abandon de l’esclavage et, surtout, de l’émancipation ultérieure – et, impensable pour certains parmi ces “historiens”, de la quête d’égalité – de la population afro-américaine. Les récents développements des cartes électorales aux Etats-Unis nous rappellent, s’il en était besoin, qu’il ne s’agit là pas du tout de science-fiction.
On pourrait y ajouter certaines fascinations morbides, celles-là même que dénonçait Norman Spinrad, créant la controverse, dans une partie de la tradition de l’heroic fantasy avec ses mâles blancs survitaminés et surmusclés écrasant les hordes de barbares plus ou moins basanés, en publiant son “Rêve de fer” en 1972, dans lequel Adolf Hitler ayant émigré fort tôt aux Etats-Unis, y était devenu un écrivain de best-sellers de fantasy, justement. Et l’on peut noter que certaines séries télévisées uchroniques surjouent, en quelque sorte, les biais esthétiques grandiloquents du totalitarisme, qui plaisent presque naturellement à ceux qui se sentiraient pris d’envies d’envahir la Pologne en écoutant du Wagner ou d’envahir l’Ukraine en écoutant du Chostakovitch.
Et il faut aussi compter hélas, dans un autre domaine, au glissement qui survient trop souvent de l’uchronie à « l’Histoire secrète », carburant s’il en est du complotisme (”On nous cache tout, on nous dit rien” – alors qu’honnêtement, le désastre du capitalisme tardif est parfaitement sous nos yeux). On se souvient de la dénonciation trop subtile d’Umberto Eco, dont « Le pendule de Foucault » en 1988, géniale parodie, avait été pris par beaucoup pour un documentaire, et de l’émergence ultérieure de l’opportuniste Dan Brown avec son « Da Vinci Code » de 2003.
Moins tragiquement certainement, l’uchronie se retrouve aussi très souvent réquisitionnée dans une forme plus ou moins perverse de nostalgie et de culte du passé – elle partage d’ailleurs cette position avec le roman historique en général, au succès jamais démenti, genre littéraire, dont le grand éditeur Gérard Klein, dans sa préface à “La machine à différences”, disait : “Tout roman historique est une uchronie, malgré sa prétention à l’authenticité. La différence, c’est que l’uchronie se manifeste comme telle alors que le roman historique cherche à masquer son irréductible infidélité à l’histoire réelle, cet inobservable, et à ignorer sa dimension uchronique.”
De même qu’il y a une dystoxploitation contemporaine pour les dystopies, il y a une uchroxploitation : l’appétit du public justifie ou provoque la fabrication industrielle et commerciale de toujours plus de “même” et de souvent bien moins de “différence”. Il faut tout le talent et la fougue, pourtant exercées de manières fort différentes, d’un Quentin Tarantino (songeons à son “Inglorious Basterds” de 2009) ou d’un Antoine Volodine (tout le post-exostisme, dont les onze ouvrages composant le 49ème et dernier opus paraîtront en août prochain, simultanément, chez onze éditeurs différents, ne les ratez pas !) pour appliquer l’humour du désastre comme remède souverain aux tentations nostalgiques de la répétition sans fin.
L’uchronie a produit, dans un contexte historique particulier, celui de l’envol de la révolution industrielle au XIXème siècle, des bijoux signés Michael Moorcock, K.W. Jeter ou, en collaboration William Gibson et Bruce Sterling (”La machine à différences”). Mais elle a aussi engendré tout un genre à part entière qui en découle, et dont Antoine va nous parler maintenant : le steampunk.
Le steampunk pour le meilleur et pour le pire, par Antoine Daer
Apparu en pleine vague « cyberpunk » dans les années 80, le courant « steampunk » (en français « punk à vapeur ») met en scène un dix-neuvième siècle alternatif en extrapolant les possibilités scientifiques et techniques de cette époque.
Dans un épisode précédent on vous parlait du Merveilleux Scientifique, qui est l’un des ancêtres de la science-fiction et qui développait des histoires liées aux rêves de découverte et à l’enthousiasme scientifique du siècle… et bien le steampunk marche dans ses pas, en réinventant le dix-neuvième mais à partir d’aujourd’hui.
Jules Verne est la figure tutélaire et le saint patron du genre. Du moins à l’origine.
Aujourd’hui le steampunk est un sous-genre d’uchronie et aussi une sous-culture très vivace qui s’exprime dans tout un tas de médias : cosplay, artisanat, dessin, beaucoup de jeux, d’escape games, de festivals etc.
Et puis le steampunk c’est aussi le premier des sous-genre en « punk » à avoir été dérivé du cyberpunk originel et dont chacun propose une variation historique basée sur un type de technologie représentative d’une époque. On peut mentionner le dieselpunk (pour la technologie à essence), l’atompunk (pour le nucléaire vu depuis les années 50 et 60) et même le davincipunk pour les inventions d’époque renaissance “A la Leonard de Vinci” comme dans Assassin’s Creed 2.
Certains de ces sous-genres existent vraiment, d’autres sont plutôt des blagues ou des concepts un peu creux.
Ne me lancez pas sur le solarpunk, on n’a vraiment pas le temps.
Le steampunk c’est donc un genre rétrofuturiste et uchronique très populaire. Qui met en scène, en gros, une révolution industrielle « heureuse » à base de technologie électrique balbutiante, de vapeur et de mécanique.
Bon « heureuse » c’est peut-être exagéré, mais disons que la méfiance envers la science et le progrès technologique, qui peuvent être très présent dans d’autres genres de SF, sont ici moins marqués.
Au dix-neuvième, le monde n’a pas encore été bouleversé par les horreurs scientifiquement orchestrées des deux guerres mondiales : gaz moutarde, aviation militaire et artillerie pour la première ; bombes nucléaires et camps d’extermination pour la deuxième.
On peut donc se permettre un peu de naïveté et d’enthousiasme envers les prouesses de la technique.
Ce que fait le genre, donc, qui met en scène une époque qu’il idéalise largement, et qu’il réinvente. La technique donc, très présente, n’y est pas encore une technologie. C’est la science et l’artisanat des inventeurs, du savoir-faire plutôt que de l’industrie lourde permise par le techno-capitalisme d’après-guerre. Les avancées scientifiques sont encore largement dues à des individus. L’électronique ou l’informatique, en particulier, n’existent pas.
Le steampunk perpétue le rêve scientifique. Celui des aventuriers de la connaissance, à la recherche du progrès et qui peuvent parfois réussir à changer le monde, en bien ou en mal. C’est ce que promeut l’auteur de BD Alex Alice dans sa série Le Château des Etoiles, qui imagine la conquête spatiale depuis le XIXème siècle en extrapolant les théories scientifiques de l’époque, et dont on vous a déjà parlé.
Il vient d’ailleurs de sortir un manga sur des pirates de l’espace dans le même univers. On va surveiller ça de près.
Mais ce progrès scientifique et technique à un coût.
De quoi explorer la tension entre un « monde d’avant », idéalisé lui aussi, et la boite de Pandore ouverte par l’industrialisation. La technique permet aux humains de s’émanciper au prix d’un très lourd tribut prélevé sur la nature, les travailleurs et de risques immenses.
C’est un thème majeur de l’œuvre de Hayao Miyazaki, qui combine souvent le fantastique et le monde des mythes avec des éléments steampunk ; pour illustrer les risques de la technique, de l’impérialisme et de la guerre.
C’est un thème important de Princesse Mononoké, Le Château Ambulant, Le Château dans le Ciel et Nausicaä de la Vallée du vent, le film comme le manga.
Chez Miyazaki, la technique présente toujours un risque de glissement, malgré sa beauté, sa poésie et la fascination qu’elle nous inspire. Comme dans son très beau film Le vent se lève, où un ingénieur fasciné par les avions oublie un peu commodément qu’il fabrique des kamikazes en temps de guerre.
Parfois aveugle à ces contradictions, le genre a souvent tendance à illustrer un âge d’or supposé : celui d’une Europe dominatrice qui ne doute pas de sa propre grandeur. C’est le paroxysme de la puissance des empires coloniaux étalant leur réussite dans des projets d’envergure, expositions universelles, palais industriels, Tour Eiffel, et donc pourquoi pas la conquête des étoiles ?
Et donc certaines œuvres entretiennent une forme de naïveté voire de complaisance envers cette période pas encore décliniste, et le fétichisme pour les têtes couronnées de l’époque Victorienne britannique, des Tsars russes et du Second Empire français n’y est pas pour rien.
D’autres au contraire en profitent pour discuter et incarner la dimension impérialiste et coloniale de ces univers. Le sujet est sensible, sans doute, et le point de vue reste très majoritairement occidentalocentré. Dans la série de BD Hauteville House de Fred Duval et Thierry Gioux par exemple, on a ni plus ni moins que Victor Hugo qui monte une armée républicaine secrète contre Napoléon III.
Il serait pourtant faux de dire que le steampunk n’envisage jamais de points de vue alternatifs à celui de l’upper class : inventeurs, aventuriers et aristocrates à rouages. Au contraire, qui dit dix-neuvième siècle dit aussi émergence de la classe ouvrière, luttes sociales, révolutions et affrontements idéologiques. Les usines, les mines, les faubourgs et le bas de l’échelle sociale consubstantiels à la révolution industrielle sont aussi représentés et proposent un point de vue plus politisé.
Dans ses deux romans Perdido Street Station par exemple (paru en français chez Pocket, filiale du groupe Editis), l’auteur britannique China Miéville propose une fresque sur la vie ouvrière à l’ombre des usines et de la répression ; dans une mégalopole industrieuse déjantée peuplée de machines, d’humains et de créatures hybrides diverses.
Idem avec La 25e Heure de Feldrik Rivat (aux éditions de L’homme sans nom) qui mélange roman policier et monde industriel alternatif où la révolte gronde dans les bas-fonds dominés par les puissants.
Et même la série Arcane League of Legends des français de Fortiche Production pour Riot Games, surprise très inattendue et qui parle frontalement d’inégalités et presque de luttes des classes dans un univers de fantasy steampunk, utilise la coolitude du genre pour faire passer des propos et des trajectoires de personnages parfois très dures.
La période de la révolution industrielle est sans doute l’un des points de bascule historique permettant de comprendre notre monde d’aujourd’hui : colonialisme, impérialisme, capitalisme, exploitation, progrès scientifiques, etc.
Comme on fait de l’histoire pour comprendre le présent, il peut être intéressant de faire de l’histoire alternative à travers l’imaginaire. En rétropédalant pour mieux explorer cette période et en proposer d’autres versions, les artistes steampunk zooment sur la matrice de notre monde actuel, non sans fascination, c’est vrai, mais pour essayer d’en dévoiler les rouages.
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Si l’on devait conclure maintenant, on dirait sans doute que, sous une forme de divertisssement relativement sophistiqué, l’uchronie met aussi en scène, peut-être ou surtout, un affrontement fructueux entre plusieurs conceptions de l’Histoire. Et ici, on se doit de vous recommander, peut-être davantage encore que les deux ouvrages mentionnés en introduction, celui des historiens Quentin Deluermoz /et Pierre Singaravélou, « Pour une histoire des possibles », publié en 2016 et revu en 2019, qui associe une compréhension intime des mécanismes de la fabrication de l’Histoire et de ceux à l’oeuvre dans l’imagination littéraire et artistique. Vous y apprendrez tout ce qu’il est bon de savoir en matière d’approche contrefactuelle comme méthode scientifique, d’expérience de pensée entre science et imagination, ou encore de limites et de pièges méthodologiques
L’uchronie se trouve bien au point de rencontre et de frottement d’une histoire événementielle qui ressortirait de la contingence (comme l’affirmait le scénariste x dans la citation que nous avons évoquée il y a quelques minutes) et d’une histoire structurelle qui traite nettement plus de nécessité, comme l’atteste l’évolution en ce sens de l’historiographie au cours du XXème siècle. L’uchronie est exposée au risque de renforcer le culte des “grands hommes”, on l’a vu, et de contribuer aux divers “romans nationaux” largement frelatés (si vous avez du temps à perdre et envie de rire un peu, lisez donc « La victoire de la Grande Armée » de Valéry Giscard d’Estaing, publié en 2010, juste après qu’il ait achevé son monumental récit fantasmatique à propos de Lady Di).
Et pourtant, au moins deux grands exemples en montrent la puissance lorsqu’il s’agit de se débarrasser de toutes les “destinées manifestes”, cette expression si honteuse utilisée par John O’Sullivan en 1845 pour justifier le droit de l’homme blanc chrétien européen à conquérir l’Amérique du Nord et à en éradiquer les légitimes occupants avant lui, expression que l’on retrouve hélas encore aujourd’hui dans bien d’autres contextes dramatiques dans lesquels s’agitent des suprémacistes de toutes obédiences.
Dans “Civilizations”, publié en 2019, Laurent Binet pratique un magnifique “reverse engineering” historique, en utilisant plusieurs points de divergence avant 1492 pour provoquer l’échec de l’expédition de Christophe Colomb, puis le débarquement des Incas en Europe, en force et en droit, en un formidable et captivant retournement dont on en vient vite à oublier l’incongruité apparente.
Dans “Chroniques des années noires” (auquel on ne peut que préférer le titre d’origine, “Les années de riz et de sel”), publié en 2002, le grand Kim Stanley Robinson imagine un point de divergence historique d’une ampleur absolument structurelle, et non plus simplement “événementielle” : au Moyen-Âge, la peste noire, au lieu de condamner, selon les estimations, entre 30 et 60 % de la population européenne, en élimine 95 à 99 %. De ce fait, l’Histoire du monde jusqu’à aujourd’hui se déroule… sans l’Europe. Un abîme conceptuel, un impensé à combler par l’imagination et la documentatin en sept ans de travail acharné qui font de ce grand roman un véritable chef-d’oeuvre de l’uchronie bien sûr, et de la littérature dans son ensemble.
Conclusion
Comme le dit la grande Jo Walton, qui a su distiller l’uchronie avec tendresse, intelligence et malice dans bon nombre de ses romans : « C’est très facile de voir l’histoire comme solide et immuable. L’uchronie met à notre disposition de nouveaux moyens d’appréhender le passé et de nouvelles possibilités de le concevoir. »
L’histoire alternative, l’histoire avec des si, l’expérience de pensée historique, bref, l’uchronie, expose aux risques sans fin de la nostalgie, de la complaisance ou de la confusion. Mais elle nous propose bien de faire usage de l’imagination comme tout autre chose qu’une béquille conservatrice, comme une véritable force spéculative et émancipatrice. Face aux récits dominants qui conditionnent notre perception du présent et de ses possibles, il existe des failles entre l’infrastructure et la superstructure. Si l’Histoire n’est sans doute pas contingente en soi, elle permet la lutte à chaque échelle, et, pleinement politique, une part non négligeable du vertige uchronique peut y contribuer. Car, comme le disait Sarah Connor : “There is no fate”.
C’est la fin de notre 26ème épisode de Planète B. S’il vous a plu, vous pouvez nous soutenir en l’appréciant, en le recommandant, en le faisant circuler, et, en soutenant Blast de vos deniers à la mesure de vos moyens et de votre envie, pour nous permettre de poursuivre cette aventure indépendante que l’on espère utile et originale. Merci à vous et à bientôt !
L’équipe
Auteurs : Clémence Gueidan, Hugues Robert, Antoine Daer
Montage : Guillaume Cage
Son : Baptiste Veilhan, Théo Duchesne
Graphisme : Morgane Sabouret, Margaux Simon
Production : Hicham Tragha
Directeur du développement des collaborations extérieures : Mathias Enthoven
Co-directrice de la rédaction : Soumaya Benaïssa
Directeur de la publication : Denis Robert
Références citées
PLANÈTE B : SOMMAIRE DES ÉPISODES

Designer multiclassée. Journaliste pour Capture Mag, podcasteuse dans Sale temps pour un film et co-autrice de Planète B sur Blast depuis 2024.
Fondateur de Cosmo Orbüs, auteur de L’étoffe dont sont tissés les vents (2019), et de Futurs No Future (2025). J'ai aussi co-fondé l'émission Planète B sur Blast (depuis 2022) et le podcast No Future (2026).









