Tempest ou le sacrifice des vieux par Inio Asano

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J’ai découvert Inio Asano, maître absolu dans l’art du manga, dans Dead Dead Demon’s. Une première approche plus que positive, confirmée par son recueil d’histoires courtes Anthology, et notamment Tempest, une nouvelle graphique d’anticipation.

Dans un Japon à la crise démographique exacerbée, les vieillards sont relégués dans des centres d’isolement. Ils sont devenus les poids morts d’une société jeune et dynamique en façade, qui fait de la discrimination par l’âge une science et un dogme. Testés par une administration inhumaine, ils doivent démontrer leur capacité à rester productifs sous peine d’être dépouillés de leurs droits humains et rejetés à la rue, nus et sans droit, puis abattus comme des animaux errants en cas d’incartade.

Pas besoin d’être fin connaisseur de la société japonaise pour comprendre qu’Inio Asano parle ici d’une crise démographique réelle : le vieillissement de la population, dont il exacerbe très franchement les traits. Un vieillissement qui pose problèmes à un pays tout entier tourné vers sa jeunesse. Les nombreux vieux sont pointés comme des poids morts coûteux et inutiles, convaincus eux-mêmes qu’ils encombrent leurs propres famille. Le choix qui leur est proposé est simple : le suicide assisté sensé libérer le monde de la charge qu’ils représentent ou prouver leurs facultés productives lors de mises à l’épreuve administratives, sous peine de déchéance. Ceux qui ne choisissent pas le suicide sont culpabilisés comme déraisonnables.

On ne devinera qu’en creux la nature de cette société futuriste, à travers quelques extraits de pubs et d’émission de télé. La glorification d’une jeunesse d’idols sexualisées, d’entrepreneurs dynamiques et de beautés éternelles ne va pas sans la mise au rebus des générations précédentes. Un jeunisme intégré par les aînés eux-mêmes, qui acceptent l’idée de leur propre élimination. Éternelle question de la SF posée aux sociétés productivistes : vivre est-il un but en soi, ou un prétexte à produire de la « richesse » économique ?

Ce Japon hyper réaliste sous le trait d’Asano répond franchement à la question : les vieux encombrent les jeunes, ils coûtent cher et ne rapportent rien. Leur mise au ban est connue de tous mais la décision de mettre fin à leurs jours leur est déléguée pour ne pas salir directement les mains de cette nation jeune et belle, sans doute. Les inutiles sont clochardisés et ciblés par des robots tueurs destinés à les fusiller sur place s’ils outrepassent leur absence totale de droit. Le personnage principal finira abattu pour s’être assis sur un banc public.

tempest inio asano
Image tirée du manga. On y voit des publicités de jeunes déclamant « bienveillance » et des panneaux d’alerte contre les « nuisances des personnes âgées ». Au centre, dépouillé de tous ses droits, le personnage respecte pourtant les règles de la société qui le rejette tandis que personne ne semble s’en alarmer.

Avec une mise en scène impeccable comme toujours, Inio Asano démontre l’inhumanité de cet âgisme juste assez décalé du réel pour être à ce point choquant… Comme les aliens de Dead Dead Demon’s, les vieux de Tempest sont pourchassés, relégués à l’état de nuisibles et considérés unanimement comme un problème à traiter, presque une maladie à éradiquer.

L’auteur nous aligne les baffes avec d’autant plus d’évidence que ces vieux-là sont destitués de leurs droits humains sur un simple formulaire administratif, passant de citoyen(ne)s à rebus dont personne ne s’étonne qu’ils s’entassent, nus et misérables, en bordure des routes. Évoquant à la question des migrations et des réfugiés (comme Dead Dead Demon’s d’ailleurs), la nouvelle est bouleversante et amène à réfléchir au traitement infligé à autrui, un autrui discriminé administrativement (et donc politiquement) entre « bons » et « mauvais », frontière administrative binaire, aveugle par définition aux parcours humains.

Le thème de notre rapport à l’altérité est un grand classique de la SF. « L’autre » y est souvent discriminé pour sa provenance, son allure (District 9, Les Fils de l’Homme), son genre (La servante écarlate), ou ici son âge. Inio Asano dévoile quels sacrifices sont nécessaires pour aboutir à une société de jeunesse éternelle, et que la frontière de ces discriminations est hypocrite, indécidable et arbitraire. Il nous tend le miroir vieillissant pour nous rappeler que nous sommes toutes et tous appelé(e)s à devenir des « autres » à notre tour. Tout le monde peut devenir vieux un jour.

~ Antoine St. Epondyle

anthology inio asano
Tempest est disponible en français dans l’Anthologie d’Inio Asano.

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