Shangri-La : Mathieu Bablet et l’impasse de la violence politique

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Shangri-La, Mathieu Bablet.

Shangri-La est un roman graphique de Mathieu Bablet, très belle découverte des Utopiales 2019. C’est une œuvre importante, très forte et dont le discours sur la violence politique est on ne peut plus actuel.

Dessinée et écrite par Mathieu Bablet en solitaire, Shangri-La est l’histoire d’une révolte dans une dystopie spatiale, dont le relatif classicisme initial est contrebalancé par une grande précision dans la description des mécaniques de soumission et de révolte et par une conclusion puissante autant qu’atypique. Le tout est servi par un dessin suffisamment décalé du réel pour permettre une mise à distance… tout en subjuguant par la beauté de ses décors, de ses palettes de couleurs et de ses angles de vue. Le vertige métaphysique n’est pas loin et s’impose de plus en plus au gré des pages.

Attention, vous entrez dans une zone spoiler. 

Révolte et soumission

Tout commence classiquement dans une station spatiale à mi-chemin entre la Cerclon de La Zone du Dehors et l’univers kafkaïen du jeu de rôle Paranoïa. L’humanité survivante de la fin de la Terre comme zone habitable s’entasse dans des conditions de surpopulation spatiale qui laisse les mains libres à une unique méga-corporation substituée à toute forme d’état : Thianzu. Celle-ci garde la main mise sur l’ensemble de la station qu’elle gère comme un cycle de production / consommation. Tous les habitants de l’USS travaillent pour Thianzu (à des fonctions qu’on imagine plus ou moins vitales), consomment auprès de Thianzu (des produits plus ou moins vitaux également) ; Thianzu représente le pouvoir capitaliste tout entier.

C’est dans ce décor que cherchent à se rebeller une bande de révoltés pour lesquels la vie aliénée à la firme rappelle « des poulets élevés en batterie » ; ils se fédèrent donc pour esquiver la surveillance de la corporation et mener des actions militantes. Sauf que la révolte se révèle vite assez vaine, comme la révolte du Transperceneige était acceptée comme une variable à gérer par l’ordre social (un mode de régulation de la population), celle des habitants de l’USS de Shangri-La mènera à une conclusion similaire via la destruction de la station entière. Un mal prévisible qui permet un nouveau départ – ô combien incertain – vers un nouveau monde à coloniser après le massacre.

La révolte est-elle donc stérile ? Oui et non. Elle est en fait inévitable comme un processus cyclique d’entropie qui mène à la destruction de « l’équilibre » initial et provoque la suite du monde dans la violence. Elle rompt, finalement, avec ce que Jack D. Forbes appelait « une civilisation wétiko (cannibale) » dans Christophe Colomb et autres cannibales : une civilisation basée sur l’exploitation et la consommation des ressources (la terre est inhabitable), la vie des individus (par le travail), des animaux (pour la nourriture et le travail), et des animoïdes (pour la soupape psychologique et le travail). La révolte ne mène donc pas à la rédemption ou à la révolution, elle est consubstantielle à une civilisation arrivée à date limite et entraine la chute de l’ensemble. A ce titre, elle est un avatar de l’effondrement.

De ce point de vue, les motivations de la firme exprimées par Diana, de Thianzu, à Scott se comprennent et peuvent se justifier. Elles se rapprochent d’ailleurs de très près de celles exprimées par le président A à Captp à la fin de La Zone du Dehors. Oui Thianzu œuvre à la perpétuation d’un régime confiscatoire (le capitalisme dictatorial) mais relativement stable et permettant au plus grand nombre de vivre sa vie bon gré mal gré en se livrant à la recherche d’un bonheur stéréotypé (par la consommation) et de l’accomplissement (par le travail). Ces aspirations peuvent sembler misérables, et elles le sont en effet lorsqu’on connait les secrets sur lesquels sont assis Thianzu, et avec elle la population entière : premièrement la Terre est de nouveau vivable et la vie en circuit fermé dans l’USS n’est sans doute plus nécessaire. Deuxièmement la vie de la majorité dominante est rendue possible par le sacrifice d’une partie considérable de la population, les animoïdes qui paient le prix fort dans les discrimination, les ratonnades et l’exploitation inhumaine en centres de fabrication.

Alors oui Thianzu est gérée par une élite cynique aux pratiques inhumaines et paternalistes… mais ces élites essaient d’ordonner la vie de la masse pour éviter une spirale de la violence / répression qui sera lancée par la révolte et qui mènera, in fine, à la mort de toute la plateforme. Pour Thianzu, c’est un mal nécessaire.

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Shangri-La, Mathieu Bablet.

Altérité

On l’aura compris, Shangri-La est un tableau décalé d’une situation très réelle. A ce titre le traitement infligé aux animaux est un miroir du traitement infligé à l’humanité entière. Chacun exploite celui d’en dessous et s’en juge très supérieur quand bien même il se sait exploité lui-même.

La cause animale est l’un des thèmes centraux de l’histoire, et principalement le racisme structurel de l’humanité envers les animoïdes. Structurel parce que c’est ce racisme-là qui permet à la station de se maintenir en l’état et de faire fonctionner son système économique ; en miroir évident du traitement infligé par nos pays « développés » aux pays du Sud qui produisent pour nous. L’esclavage des animoïdes est indispensable à la perpétuation de l’ordre social en place… tout comme l’est l’aliénation des habitants eux-mêmes. Le fait que ces derniers vivent dans des box proches des box animaliers évoque leur asservissement au travail et à la consommation… ils sont traités comme du bétail.

Nous sommes donc bien ici en présence d’une société purement « wétiko » pour reprendre à nouveau Jack D. Forbes. Une société basée sur le cannibalisme, la consommation du vivant sous toutes ses formes. Une consommation non destinée, pour l’élite, à en tirer profit (quel profit serait supérieur à la jouissance en petit nombre de la Terre entière ?) mais à tenir à l’écart une population massive que l’on ne se résout pas à exterminer.

Pour les exploités aucune sortie n’est réellement possible. La découverte des usines de montage n’amène que la mort des milliers d’animoïdes qui s’y trouvent enchaînés et ne sera même pas révélée au public pour tenter d’en changer le regard. De même la révolte populaire n’enclenche qu’un massacre dont – encore – les animoïdes paieront l’addition en premier. Bref : point de salut même par la révolte pour une civilisation incapable de sortir de la spirale de la violence sauf en déclenchant l’irrémédiable destruction de l’ensemble. Une destruction qui paradoxalement permettra de planter les graines d’un renouveau.

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Shangri-La, Mathieu Bablet.

Démiurgisme

Ce rapport malsain à l’altérité est évident dans le traitement réservé aux animoïdes, mais il est également révélateur des ambitions du pouvoir de Thianzu, incarné par son projet Homo Stellaris. En voulant recréer une humanité de toutes pièces pour peupler Titan, Thianzu à moins l’intention de donner la vie que de la contrôler.

Cet enfantement optimisé pour les conditions de vie sur Titan s’apparente au rêve transhumaniste de prendre en main l’évolution du vivant. Pas la sienne, mais celle de ses « enfants » soumis à la volonté démiurgique de la firme Thianzu capable d’adapter les conditions de terraformation de Titan aux « bonnes actions » de cette nouvelle civilisation comme un Dieu récompense ou punit ses ouailles. Ainsi le créateur s’amuse déjà par anticipation de son statut quasiment divin – et illustre ainsi son ambition colonisatrice (s’adapter pour conquérir) et sa soif inextinguible de contrôle. Il entend valider l’illusion qu’il accéderait à un niveau de civilisation supérieur en donnant la vie… alors même qu’il est incapable d’offrir aux autres êtres vivants (humains, animoïdes) autre-chose qu’une exploitation sordide et ultra-violente. Les Wachowki apprécieraient.

Le rêve de Thianzu est quasiment réalisé à la fin du récit. L’Homo Stellaris voit le jour et la seule chose dont il se souviendra 10 000 ans après la mort de toute la station USS, c’est du logo de la corporation qu’il honorera comme un symbole religieux. Prophétiquement, ledit logo ressemble de près à certaines représentations de Dieu : un œil dans un triangle irradiant de lumière. L’histoire ne dit pas si le comité de direction de Thianzu basé sur Terre à pu se perpétuer après la mort de l’USS pour s’en réjouir, consacrant ainsi sa victoire finale.

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Shangri-La, Mathieu Bablet.

Fin de cycle

La conclusion de Shangri-La laisse plus que songeur ; alors que Thianzu la corp cyberpunk qui contrôle la station depuis le début est détruite par la révolte et ses contradictions internes, l’Homo Stellaris est lancé sur Titan et fonde une nouvelle humanité calibrée pour se développer sur place. La corporation brisée laisse vivre sa création, et trente-mille ans plus tard celle-ci commence à déveloper société tribale et religion, en vénérant le triangle du logo de Thianzu et en mirant les étoiles… à juste titre. La civilisation dégénérée dont Thianzu était le paroxysme laisse la place à cette nouvelle forme de vie pure dont le dessin de Mathieu Bablet montre la beauté, et à la symbiose avec l’environnement. Celle-ci est seulement suggérée dans les dernières pages, et peut-être analysée comme un retour à la nature, un message écologique hors des décombres du monde qui lui a permis de naître.

Tout est d’ailleurs question de cycle dans Shangri-La puisque l’enfermement aveugle des passagers de l’USS est aussi un cycle infini travail / consommation entériné par les sorties régulières de nouveaux téléphones portablesqui masquent difficilement l’absence de progrès dernière l’innovation. Cette notion de cycle est d’ailleurs largement affirmé par les slogans tapissés dans la station : « travailler, consommer, travailler », « arriver, travailler, partir », etc. clin d’œil à Invasion Los Angeles.

Contrairement à ce qu’on voit dans certaines œuvres créationnistes comme Prometheus (en particulier), Thianzu n’est pas composée de méta-humains ou d’horlogers supérieurs, c’est une fin de race dégénérée et obsédée par la consommation, le contrôle et le travail, raciste à l’extrême et traitant le vivant par un pur rapport d’exploitation cannibale. Pour les nouveaux humains de Titan, le grand mystère de l’origine de leur vie est enrobé de mystique et de sagesse païenne – la vérité est moins belle à voir en face.

Or si l’humanité de Thianzu est une engeance assez méprisable, elle n’en est pas moins à l’origine de la belle création de Titan et de l’Homo Stellaris. Malgré son niveau de péremption, la civilisation se montre capable de donner la vie plus pure peut-être qu’elle même. Qui sait ce qu’il en adviendra au bout de plusieurs milliers d’années ?

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Shangri-La, Mathieu Bablet.

Conclusion

On peut lire Shangri-La comme un aveu d’impuissance de l’action politique et militante. Aucune issue favorable n’existe, et Mathieu Bablet se fait le témoin de la spirale de l’exploitation universelle et du nihilisme consumériste. Dans un tel univers, quel but poursuivre qui ne soit pas la consommation effrénée ou la spirale de la violence qui fait payer toujours les plus faibles ? L’Homo Stellaris est l’objectif que se donne l’humanité-Thianzu pour rêver à un avenir commun, et il faudra ironiquement que cette descendance s’affranchisse d’elle pour se libérer en même temps des mauvaises raisons qui l’animent. Pour autant, il aura sans doute fallu passer par là pour donner naissance à une succession qui puisse prendre le relai et enrober de mystique cette minable et surviolente exploitation calculatoire. Questionnant les étoiles avec un regard interrogateur, la femme stellaris de l’épilogue n’est pas partie prenante des luttes entre animoides et humains, entre Thianzu et la rébellion, elle et les siens tracent leur propre chemin dans un nouveau monde définitivement (?) émancipé de ceux qui en furent à l’origine. Souhaitons-leur de ne pas en reproduire les veuleries.

~ Antoine St. Epondyle

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