Voici une question qui revient souvent, pour ne pas dire à tous les coups :  « la science-fiction a-t-elle échoué à prédire le futur ? » Elle est généralement suivie de sa variante : « peut-on encore faire de la science-fiction aujourd’hui ? » Sous-entendu « vu que nous vivons déjà dans un monde de science-fiction ». Comment un genre littéraire pourrait avoir échoué à prédire le monde… tout en le rendant possible ? Savoureux paradoxe.

Alors oui la science-fiction à échoué à prédire le monde ; et oui on devrait toujours en inventer aujourd’hui. Dans les deux cas la question est fichtrement mal posée.

On ne connaît pas le futur

La discipline qui consiste à prévoir le futur, pour faire simple, s’appelle la prospective. Prévoir est d’ailleurs un grand mot : la prospective n’est pas un arcane divinatoire mais une démarche aussi rationnelle que possible cherchant à tracer des lignes de force, projeter des tendances actuelles et s’inspirer du passé pour écrire des scénarios possibles, ou envisageables, sur tel ou tel aspect, du futur. Elle demande une connaissance pointue des domaines qu’elle concerne et de la tectonique des tendances globales. A mesure que le monde se complexifie, la prospective devient plus difficile. A mesure également qu’elle s’éloigne du futur proche, elle devient moins crédible tant les paramètres deviennent inconnaissables.

Si l’on considère la science-fiction comme un ensemble d’imaginaires dont le point commun est d’expliquer leurs variations d’avec le réel sous un angle matérialiste ou scientifique, au moins en creux (elle n’a pas besoin d’être scientifiquement crédible), alors on comprend facilement la confusion légitime qu’elle peut induire avec la prospective. Or il y a une grosse différence entre donner une apparence crédible à un récit et le prendre pour vrai. Ce n’est pas parce qu’un univers futuriste fait vrai qu’il vaut prévision. Bref, la science-fiction ne cherche souvent pas à prédire quoi que ce soit.

Le genre connaît plutôt quatre tendances de fond :

  1. Le futurisme. Situer son récit dans une époque éloignée peut révéler un goût pour l’esthétique et les thématiques futuristes. Dune ou Star Wars n’ont jamais eu la moindre prétention prospective. Notons au passage que le récit en question n’est pas forcément placé dans le futur (Star Wars est un cas emblématique).
  2. Le décentrement. Situer son récit dans un univers différent du nôtre permet de tenir un discours sur le présent sous couverture. X-Men fait écho à la communauté gay américaine sous couvert de « mutation » ; les robots sont souvent des figures d’identification pour toutes les communautés opprimées. Matrix est un discours métaphorique sur les systèmes oppressifs.
  3. La bouture. Proposer une expérimentation d’idée non-encombrées par le réel. C’est notamment ce à quoi s’attelait Ursula K. Le Guin avec ses « utopies ambigües » ou Philip K. Dick dans ses nouvelles et romans à concepts psychédéliques. C’est également le cas de La Horde du Contrevent, métaphore philosophique.
  4. L’anticipation / la prospective. Chercher à imaginer un aspect du futur (ou le futur globalement). Cas qui existe, je ne dis pas le contraire, mais n’est pas majoritaire.

Sans nier que certaines œuvres aient une démarche prospective, je crois qu’il est hors-sujet de décerner le titre de « visionnaire » aux auteurs et autrices du genre comme s’il s’agissait d’une panacée d’horizon à atteindre dans le domaine.

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La science-fiction ne prédit pas le futur,
elle contribue à le rendre possible

Si le goût des artistes du genre pour les visions futuristes n’est plus à prouver, ce n’est pas parce qu’on met des voitures volantes en scène qu’on postule l’arrivée prochaine des voitures volantes dans nos rues. Par contre, une telle vision peut provoquer chez les spectateur et spectatrices diverses réactions (enthousiasme, dégoût, peur…) et contribuer à infuser dans la culture générale une certaine idée du futur.

Il n’est plus à démontrer que la science-fiction abreuve directement les technosciences appliquées. Pour Antoine Picon dans Smart Cities (Éditions B2) « les technologies de l’information et de la communication entretiennent en effet un rapport très particulier avec les attentes et les anticipations qui se développent à leur propos. » La porosité entre fiction et recherche appliquée dans ce domaine est bien documentée. On sait que Steven Spielberg s’est inspiré des avancées en matière d’interfaces tactiles ou de scanners rétiniens lors de son travail sur Minority Report… un film célèbre pour avoir à son tour influencé les ingénieurs d’Apple lors de la conception des premiers iPhone. Bonnes ou mauvaises, les inventions futuristes de l’anticipation nourrissent un même « méta-récit », une certaine idée du futur, où puisent à leur tour les innovateurs. Le « cyberespace », l’intelligence artificielle « forte » (capable de penser, grandir et se reproduire seule), les mondes virtuels, la robotique androïde, la ville intelligente appartiennent aux mêmes types de « méta-récit » irrigué par la science-fiction.

Lorsqu’on s’offusque – à juste titre – de l’arrivée massive des technologies de surveillance globales dans nos vies, proclamant que la science-fiction fut impuissante à endiguer leur avènement, on devrait plutôt retourner le constat se demandant dans quelle mesure la science-fiction n’a pas contribué à le rendre possible. Les univers de SF dystopiques sont ultra-majoritaires pour de multiples raisons (enjeux dramatiques, discours politique, esthétique totalitaire, mise en scène de la révolte etc.) et même s’ils sont presque toujours présentés comme tels, ils contribuent à populariser, massifier et in fine faire advenir leurs imaginaires sombres.

Et pourtant ces idées du futur partagées par la culture populaire dans la population, sont souvent en désaccord total avec l’observation quotidienne de la marche du monde. Qu’un ordinateur batte un humain au jeu de Go et l’on verra les commentateurs s’esclaffer « we are doomed ! » nous sommes condamnés, ça y est, Skynet, Terminator, l’IA Forte, la Singularité ! Mais où est le rapport ? Lointain.

L’enthousiasme (et la peur qui va avec) pour les robots humanoïdes, la tentation transhumaniste, le téléchargement de l’esprit dans une mémoire artificielle, les villes dévastées par l’hiver nucléaire où survivent des groupes armés… toutes ces images héritent de longues traditions de science-fiction aujourd’hui éloignées de notre réalité. Il y a pourtant fort à parier que si l’on faisait un sondage sur le futur, de nombreuses personnes répondraient « hyper-technologie / robots / conquête spatiale » quand bien même les tendances actuelles disent plutôt « désastre climatique / alimentaire / pandémies mondiales / récession ». Assimilées et reprises par la culture SF générale, ces tendances donnent « Mad Max / hiver nucléaire / abri antiatomique », imaginaires droits issus des terreurs de la Guerre Froide, des États-Unis et du Japon. Le futur est bien là, pourtant, et ne donne pas vraiment raison à ses projections. L’automatisation du travail créé la « gig economy », les travailleurs du clic et les livreurs à vélo ; les drones de guerre ne ressemblent pas à Terminator mais tuent déjà largement ; une pandémie mondiale révèle que le système de santé (en France par exemple) est plus proche des charlottes en sac poubelle que des greffes d’organes cybernétiques.

Faire de la science-fiction aujourd’hui

Il est en effet difficile de faire de la science-fiction aujourd’hui. Le monde va vite, l’histoire de nos sociétés occidentales riches et sûres d’elles semble s’être remise en mouvement vers l’inconnu. Comment créer des univers pertinents dans leurs descriptions d’un présent mouvant ? D’un futur dont on ignore tout ? Il a toujours été assurément difficile de faire de la science-fiction. Pas mal d’autrices et d’auteurs en témoignent.

Cette difficulté peut venir de plusieurs paramètres. Il est difficile de faire de l’art en général, de bons divertissements aussi, quelque-soit la porosité entre les deux. Le blues de la SF – qui vit paradoxalement une sorte d’âge d’or dans son esthétique dépolitisée – incapable de fixer une vision futuriste dès lors que l’actualité lui montre à quel point elle est dépassée le lendemain, vient du fait que cette SF là reste arcboutée sur des idées héritées des décennies précédentes. S’attacher à une énième resucée des Robots d’Asimov en 2020 n’a aucun sens, sauf à vouloir divertir et flatter les motifs connus du spectateur. Westworld, Real Humans, Altered Carbon, Blade Runner 2049, sont des exemples parmi les plus connus de l’incapacité totale d’une certaine SF à dépasser les motifs de ses glorieux prédécesseurs. Mais les robots, on s’en doute maintenant, ont peu de chances d’un jour marcher dans nos rues. Ils y volent déjà.

Avec de tels motifs on peut espérer faire une bonne histoire qui, dans le meilleur des cas cherchera l’universalité dans son discours d’émancipation (le robot métaphore de toute oppression). Mais on sera toutefois impuissant à la rendre actuelle. L’avenir est un horizon toujours repoussé, on a peu de chances de l’esquisser en restant dans les années 80.

~ Antoine St. Epondyle

6 Commentaires

  1. Très intéressant ces 4 tendances de la SF.
    J’aime aussi particulièrement l’interaction permanente (« porosité ») entre fiction et réalité que tu mets en lumière. Sans oublier la peur, la révolte et la noirceur qui se cachent très souvent derrière ces oeuvres de SF. Au point qu’il est finalement tentant de se réjouir que ces oeuvres ne se produisent pas in fine.
    La fin semble un appel mélodramatique à une nouvelle SF, résolument détachée de nos standards actuels et dépassés.

    Que cherches-tu dans la SF (que l’on ne trouverait pas dans un autre style) ?

  2. Finalement, la SF n’est-elle pas que la rationalisation de nos peurs pour et dans l’avenir ?
    Et si tel est le cas, les oeuvres que l’humanité produit ne seraient-elles pas de simples appels à l’aide ?
    Et alors, les lecteurs/spectateurs en seraient les juges capables soit d’apaiser, soit de disséminer l’avenir projeté ?

    Caricaturons : imaginons des peurs, celle que l’eau douce vienne à manquer, celle de la montée des océans, celle que le pétrole vienne à manquer, celle que l’homme est plutôt égoïste
    Rationalisons cette peur : créons l’univers de WaterWorld …
    Jugeons : trouvons nous ce film dénué d’intérêt qu’il invalide toute peur présente ? Laisse-t-il une trace au contraire par son message ? Choisirais-tu de le propager ou de le taire ?

    • Peurs ou pas. Je crois que la SF est aussi un ensemble de décors attractifs pour celles et ceux qui écrivent des histoires. Situer son récit dans l’espace ou dans un futur sombre n’est pas nécessairement vouloir tenir un propos sur le futur ou sur l’espace, c’est aussi s’inscrire dans un cadre institué, avec ses codes, ses esthétiques etc. La peur de certaines dérives liées à l’avenir est, dans ce prisme là, un cas comme d’autres et même pas si important que ça en nombre je gage.

  3. Salut,
    L’article est un bon résumé de ceux qui en demandant « trop » à ce qui reste un genre littéraire (et pas un parti politique capable de prendre des décisions, ou une multinationale).
    Un autre exemple parlant sur les robots et une minorité opprimée me revient en tête: « District 9 ».
    J’ignorais que les films X-Men sous-tendaient une réflexion sur la minorité gay, cela vaudra un visionnage avec cet aspect en tête! Tout ce qui est -autre- est forcément « monstrueux » pour certains, docteur Frankenstein, mais je n’aurais jamais imaginé que certaines personnes puissent arriver à un tel parallèle mutant/personne avec une sexualité non-hétéro (une simple histoire de gouts sexuels devient une anormalité, une -anomalie- en somme).
    Merci pour ces réflexions, une fois de plus.

    • … qui en demandent « trop » ou qui ne regardent pas au « bon » endroit.

      Tout ce qui est -autre- est forcément « monstrueux » pour certains, docteur Frankenstein, mais je n’aurais jamais imaginé que certaines personnes puissent arriver à un tel parallèle mutant/personne avec une sexualité non-hétéro (une simple histoire de gouts sexuels devient une anormalité, une -anomalie- en somme).

      C’est plutôt le contraire : des jeunes gens « différents » dans un monde qui ne les comprends pas et les rejette, accueillis et regroupés dans une école avec d’autres qui les comprennent et qui leur apprend que leur particularité est un super-pouvoir et non une tare. :)

  4. Oui c’est aussi un ensemble de décors attractifs. La SF est-elle une simple fantaisie alors ?
    Je pense que non : se plonger dans ces univers nous pousse obligatoirement à réfléchir l’idée que tout est différent. Parlons du grand espace, des planètes inédites et du voyage interstellaire. Sans parler des hypothétiques extraterrestres ou des robots. Construire une fiction dans ces décors n’est pas un simple terrain de jeu pour l’imaginaire, c’est avant tout une mise en situation qui marche d’autant mieux qu’elle est crédible. La science et la technique sont donc au coeur du décor. L’humain et ses préoccupations restent le contenu. Comment réagirez un groupe d’humain ou une société dans telles situations ? La différence avec d’autres genres littéraires comme le roman ou la fantaisie est finalement ténue. Ce qui fait l’empreinte de la SF, c’est sa volonté d’être crédible et dans un avenir potentiel.
    Ces deux marqueurs impliquent une réflexion sous-jacente sur le futur. Vu l’investissement qui y est fait dire que le propos n’est pas sur le futur me paraît fort.
    Le côté rationalisation des peurs est discutable, je l’admets. Cependant, lorsque l’on réfléchit sur le futur, on est influencé par nos connaissances et ce qui motive particulièrement l’esprit humain, ce sont ses peurs, ses doutes, ses mystères. Tu parles toi-même de peur, de noirceur (les idées opposées à la peur) et de révolte (la mise en application de ces idées noires). De simples étapes dans la digestion de la peur. L’extériorisation de cette révolte sous la forme d’un texte peut être considéré comme un apaisement de l’esprit, un partage de ce labeur. Que la peur soit partie prenante de l’oeuvre ou complètement exorcisée n’en relève en rien le travail de l’auteur. La peur résiduelle dans une oeuvre n’est donc pas nécessairement la peur finale de l’auteur.
    Pour terminer, une petite illustration : Fondation. Il n’y a pas d’angoisse, d’horreur dans cette oeuvre d’Asimov. Hors, on peut sentir la peur de la disparition de l’humanité comme trame principale. Pourquoi lutter contre l’anéantissement si ce n’est dans une période de guerre mondiale sans égal où la vie semble menacée. Que pourrait-on faire et comment éviter le drame ? Quels sont nos atouts et nos faiblesses ? Comment les mettre en exergue ?

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