Tout est politique, surtout la science-fiction

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Le premier épisode de Planète B, notre nouvelle émission dédiée à la science-fiction politique sur Blast, vient de paraître. Au sommaire : pourquoi la SF est politique, et pourquoi il est passionnant et nécessaire de la questionner, l’étudier et la réfléchir pour anticiper le futur et comprendre le présent.

Les premiers retours sont extrêmement positifs, et nous remplissent de joie ! A partir de ce mois-ci, rendez-vous tous les mois pour une nouvelle analyse, focus, discussion, décryptage ou rencontre dédié à nous faire réfléchir sur les imaginaires.

PLANÈTE B : SOMMAIRE DES ÉPISODES

Texte de l’épisode ci-dessous.

Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les songes

Réchauffement et chaos climatique ; pandémies ; crises économiques, politiques et sociales ; hystérisation du débat ; déclin du modèle démocratique ; retour de l’extrême droite la plus immonde ; guerre en Europe ; rumeurs de guerre mondiale et nucléaire…

Il y a de quoi flipper, pas vrai ?

Depuis quelques temps, une sacrée ambiance de fin du monde s’installe, et s’enracine, dans nos quotidiens. Les nouvelles de l’avenir, et les projections qu’on en fait, nourrissent notre anxiété et obscurcissent notre vision du futur. Sans doute, en partie, à raison.

Pourtant, personne ne sait de quoi demain sera fait. Et notre façon de nous projeter dépend largement de l’imaginaire, au sens large. Si crainte de l’avenir il y a, et c’est le cas, celle-ci est largement fabriquée par les multiples imaginaires qui nous traversent et qui nous impactent, continuellement.

Chaque jeu vidéo, chaque série, chaque film, chaque manga, BD ou roman ; mais aussi chaque publicité, vidéo ou discours politique, participent à nourrir notre imaginaire, d’une manière ou d’une autre. Et nous touche en proportion, consciemment mais, surtout, inconsciemment.

On n’est pas seulement « influencé.es » par ces images, on est aussi conçu.es et façonné.es par elles. Car, comme disait Shakespeare dans La Tempête (grosse référence !) : « Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les songes ».

Et c’est vrai, même au plan neuronal. Notre cerveau passe son temps à forger du sens dans des événements à priori aléatoires. On se raconte des histoires pour donner du sens à la vie.

Le récit est peut-être, aussi, le propre de l’humain.

En fonction de notre place dans la société, de notre vécu, de notre âge, de notre origine ou de notre genre, on n’est pas baignés dans les mêmes imaginaires – ou alors ils ne nous font pas le même effet. On ne se construit donc pas de la même manière.

On a toutes et tous nos œuvres-référence, nos classiques personnels. Parfois ils sont partagés par toute notre génération, parfois ils n’ont d’effet que sur nous. Chacune et chacun se construit en naviguant dans l’océan des œuvres qui lui passent sous la main, et qui  nous architecturent profondément.

C’est un tort de croire, comme on l’entend encore trop souvent, que les œuvres de fiction ne seraient que simples divertissements, séparés du « monde réel » et sans conséquence sur celui-ci.

Comme le dit Dumbledore à Harry : « Bien sûr que tout ça est dans ta tête, mais pourquoi en conclure que ce n’est pas réel ? »

Et le vieux barbu est un sage : il sait que les imaginaires nous affectent. Au sens où ils créent des affects, des émotions, et nous modifient ce faisant.

On ne pense qu’avec les mots qu’on connait, parait-il.

*

Si je parle de navigation, c’est que justement pour l’essayiste Ariel Kyrou, dans son bouquin Dans les imaginaires du futur, ces derniers sont comme des « flux ». Goutte après goutte, ils se combinent, se confrontent, tourbillonnent et s’entremêlent. Ils ne sont pas toujours compatibles, loin de là, mais ils créent des tendances, des courants et des contre-courants, plus ou moins forts, variés, bordéliques, en mouvement perpétuel.

Ces flux des imaginaires, ils favorisent ou contredisent, érigent ou érodent certaines visions du monde, dominantes ou non. Ils altèrent notre perception des choses, des gens, et de nous-mêmes. C’est un sacré foutoir, dans lequel nous baignons, et qui nous rend capables de ressentir, de penser, et façonne notre pouvoir d’agir sur le monde.

A ce titre, l’imaginaire est donc, toujours, profondément politique.
Et peut-être encore plus quand il fait semblant de ne pas l’être.

Parce qu’elle est la littérature de l’expérimentation des possibles, scientifiques mais aussi humains et civilisationnels, la science-fiction joue un rôle majeur dans les idées qu’on se fait du futur – et du présent.

Elle joue, entre autres, un rôle d’accoutumance. En créant des images de futurs possibles, la SF habitue le public à la possibilité de ces futurs, à leur crédibilité ; même lorsqu’ils sont fantaisistes ou paraissent très éloignés de nous.

Leurs images deviennent populaires, elles sont reprises, et finissent par devenir des clichés dans l’inconscient collectif.

Lorsqu’un ordinateur bat un joueur de go professionnel, on verra des commentateurs s’alarmer de la fin prochaine de l’humanité, remplacée par les IA fortes et autres terminators. Pourtant, le rapport est encore très lointain. Et il faut une bonne dose de SF dans les circuits pour faire un lien direct entre Skynet, l’intelligence artificielle tyrannique de Terminator, et un logiciel capable de jouer au go.

Ce lien n’a rien d’évident, surtout à une époque où les crises écologiques, la raréfaction des ressources et les pénuries en tous genres rendent plus qu’improbable la création de robots tueurs ou dominateurs aussi technologiquement avancés que dans la littérature cyberpunk.

Alors oui, bien-sûr, les drones de combat existent et même de plus en plus. Mais on ne comprendra pas leurs enjeux réels et actuels si on reste obnubilés par des fantasmes technicistes issus des années 80, entres robots humanoïdes, puissance de calcul quasiment divine et voyages temporels.

C’est pourquoi l’imaginaire, aussi fondateur qu’il puisse être dans nos vies, doit toujours être réactualisé. Pas pour suivre la marche forcée de la technologie, supposément « naturelle » ou « inévitable », mais pour imaginer les impacts de celle-ci sur les gens, le monde, la vie, à l’aune de nos enjeux d’aujourd’hui.

*

Il y a, d’ailleurs, un jeu de va-et-vient constant entre la science-fiction et l’innovation industrielle.

Parmi les exemples les plus connus, ou peut citer les écrans tactiles de Minority Report, le film de Steven Spielberg qui ont influencé les ingénieurs d’Apple dans la conception de l’iPhone ; ou les interfaces neuronales du Cycle de la Culture de Ian Banks, qui ont servi d’inspiration directe aux équipes d’Elon Musk dans la conception de NeuraLink. Et les exemples sont multipliables à l’envie.

*

Les imaginaires jouent donc un rôle, largement, dans le monde actuel, et dans les projections et les idées qu’on se fait du futur. Si les théories du complot font autant d’adeptes, c’est peut-être en partie parce que des œuvres innombrables accréditent le scénario d’un gouvernement caché ourdissant dans l’ombre des plans machiavéliques.

Si l’idée de l’effondrement nous parle, c’est aussi parce que le terrain a été largement préparé par des générations d’œuvres post-apocalyptiques qui imaginent la vie et la survie dans les ruines du monde d’aujourd’hui.

Mais comprenons-nous bien ! ça ne veut pas dire que le risque écologique et les périls qui nous guettent seraient une fiction. Ils sont, malheureusement, bien réels !

Ça veut dire qu’en imaginant des scénarios du futur, les auteurs et autrices de science-fiction développent des idées, des images, des scénarios de « mondes d’après » et que ces scénarios nous influencent dans notre manière de nous projeter dans l’avenir. Dans ce à quoi on prête foi, et ce qu’on aura du mal à croire ou à comprendre.

Et tout est politique dans leur manière de le faire ; il y a un gap énorme entre la vision du monde véhiculée par La Route, le roman presque désespéré de Cormac MacCarthy, et celle de Dans la Forêt, de Jean Hegland.

Personne ne sait à quoi ressembleront les années et décennies à venir. Il est donc utile, en parallèle de la prospective scientifique, de faire fonctionner notre capacité à rêver, pour imaginer des futurs, souhaitables ou pas, mais opérants politiquement. C’est-à-dire capables de nous inspirer, de nous habiter, de nous changer.

Sur le plan politique, c’est sans doute à ça que sert la science-fiction : tisser des ponts avec le futur, depuis le présent. Projeter des avenirs, tester des possibles, comme un « laboratoire d’idées » un monde clôt qui nous permette de pousser les curseurs, parfois très loin, de la vie ensemble.

*

Alors, bien sûr, nous sommes traversé.es de goûts et d’envies foutraques, de plaisirs coupables et de doudous imaginaires dont on a souvent conscience, confusément ou pas, qu’ils portent des valeurs, un peu ou beaucoup éloignées des nôtres.

Les courants et les contre-courants, vous vous rappelez ?

C’est qu’on baigne littéralement dans cette culture néo-libérale, largement américanisée, impérialiste, conquérante, celle des héros Marvel, de la conquête spatiale et de la toute-puissance patriotique de l’armée américaine.

En regardant Batman, on est tellement habitués à ses valeurs et à sa vision du monde qu’on ne remarque même plus ce qu’il y a de gênant au fait qu’un milliardaire revête des armes de pointe pour faire régner une idée bien personnelle de la « Justice » en dehors de toute cadre légal ou démocratique, en tabassant des malfrats qu’il a souvent lui-même créés.

Et cette vision bien américaine, masculiniste et libertarienne du « superhéros » n’empêche pas certains auteurs, comme Todd Philipps et Scott Silver – scénaristes du Joker – de s’emparer de cette mythologie pour en proposer une version engagée, sociale et politique, autour du personnage généralement présenté comme le méchant.

… ou des auteurs indés comme Alan Moore, fortement critiques et ancrés à gauche, de subvertir complètement ces personnages et de les caricaturer pour révéler, en quelque sorte, leur nature fascistoïde.

Pourtant, même les Watchmen ont fini par être rattrapés par la grande machine marchande, capable d’absorber tous les discours critiques pour les revendre.

C’est qu’en réalité, il n’y a pas les « bons » et les « mauvais » imaginaires, il y a des forces d’influence, des valeurs, des mouvements, qui se mélangent, s’affrontent parfois, et créent de temps en temps des chimères ambigües, contradictoires mais passionnantes, avec lesquelles il faut bien composer.

Même Hollywood n’est pas monolithique, et aucune œuvre n’est jamais neutre.

*

Si on regarde Armageddon de Michael Bay par exemple, le film corrobore tellement l’image du super-héros américain capable de sauver le monde d’une comète géante qu’il a tendance à conforter l’idée d’une intervention-miracle, héroïque, d’un Bruce Willis au menton carré, capable de répondre à tous les périls de l’humanité d’un seul coup, sans qu’on fasse rien. Sur le mode de la métaphore, cette idée est celle d’un homme providentiel, d’une solution miracle (et militaro-industrielle) à tous nos problèmes.

Au contraire dans Mélancholia, de Lars Von Trier, une autre histoire de comète, on ne peut rien faire pour empêcher la fin de l’humanité. Alors les deux sœurs (Charlotte Gainsbourg et Kirsten Dunst) érigent un cabanon de quelques branches, pour s’y réfugier en attendant l’impact. Ça ne sauve rien, sinon la possibilité d’habiter différemment l’incertitude du monde, le péril inévitable, le chaos. Il n’y a plus de Bruce Willis providentiel, la mort est inéluctable. La métaphore n’est plus utilitariste et impérialiste, mais personnelle, poétique, et pleine d’un espoir ambigu.

Deux salles, deux ambiances.

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L’imaginaire n’est pas le Bien.
La SF n’a rien de bon en soi.

On pourrait dire, en reprenant les termes du philosophe Bernard Stiegler lorsqu’il parlait de la technologie : les imaginaires sont des « pharmakon », à la fois poison et remède.

Poison parce qu’ils nous enferment dans des modes de pensée hégémoniques et dominants, racistes, sexistes, néolibéraux, qu’ils formatent nos esprits, alimentent nos peurs et peuvent nous pétrifier face au présent et au futur.

Remèdes parce qu’ils offrent de lever le voile, de penser des mondes alternatifs, des modes d’organisation ou de vie parfois radicalement différents ; et de vivre des luttes triomphales, de la catharsis, de la joie, et des raisons d’espérer malgré tout.

C’est sûrement ça, « le pouvoir des histoires ».

*

La science-fiction – mais également la fantasy ou le fantastique – permettent un décentrement. A travers des récits atypiques, bizarroïdes ou décalés, elles invitent à changer de point de vue sur le monde qui nous entoure. A visiter des Ailleurs lointains ou des réels modifiés pour, à notre retour, porter un regard différent sur le monde dans lequel nous vivons.

On dit souvent que la SF parle plus du présent que du futur, parce qu’elle révèle forcément le moment où elle a été écrite, les rêves, les craintes et idées de ses auteurs et autrices à un instant T.

Les Chroniques Martiennes de Ray Bradbury embaument un parfum d’années 50 délicieusement daté. La vie sur Mars est celle des ménages américains de l’après-guerre, rien à voir avec la réalité des missions spatiales.

De même Frankenstein de Mary Shelley, souvent citée comme l’inventrice du  genre, n’a rien à voir avec les avancées réelles en matière de médecine et de clonage.

Mais si le recueil de Bradbury et le roman de Shelley sont toujours de tels chefs-d’œuvres, c’est que, bien sûr, l’essentiel n’est pas là.

Un film comme Blade Runner, faut-il encore le présenter ?, pose les bonnes questions autour du fait d’être humain, et de la façon dont la « justice » – encore elle – est rendue vis-à-vis des populations minorisées, construites comme « subalternes » ou « inférieures » par rapport à une classe dominante.

Les répliquants, comme dans la plupart des œuvres de robots, sont une métaphore des personnes opprimées, abattues sans sommation en pleine rue par la police, au prétexte qu’on les définit comme non-humains.

Le film propose des réponses, un point de vue.

Ce n’est pas parce qu’on imagine un monde avec des voitures volantes ou des répliquants, qu’on postule l’arrivée prochaine de ces véhicules ou des humains artificiels dans nos rues.

Imaginer des récits de SF, ce n’est pas les prendre pour vrais, ou prophétiques. (Même s’il arrive que certains prédisent l’avenir, presque par erreur.)

Imaginer des récits c’est d’abord créer du sens.

Et le rendre appropriable par des émotions, de l’attachement, de la sensation physique.

C’est ce que développe la chercheuse Anne Besson dans son superbe bouquin Les pouvoirs de l’enchantement.

La fiction génère des effets « thymiques », dit-elle, c’est-à-dire sur notre humeur, nos sentiments, avant notre intelligence. C’est ce qui fait sa force, à nulle autre pareille. C’est ce qui fait qu’un roman n’est pas un essai.

C’était aussi l’avis de l’autrice américaine Ursula Le Guin lorsqu’elle disait, je cite :

« Les grandes histoires fantastiques, les mythes, les contes de fées ressemblent vraiment aux rêves : ils parlent de l’inconscient à l’inconscient, ils s’expriment dans la langue de l’inconscient – par symboles et archétypes. Certes, ils utilisent des mots, mais sur un mode musical : ils contournent les raisonnements verbaux et s’adressent directement aux pensées qui gisent dans les profondeurs et que l’on ne peut exprimer. »—

— Ursula K. Le Guin, L’enfant et l’ombre

Si les œuvres nous parlent, c’est sans doute pour la qualité de leur écriture, la profondeur de leur sous-texte et de leurs métaphores. Mais c’est aussi parce qu’elles sont entraînantes, révoltantes, sublimes, badass… !

…Ou réconfortantes.

On s’est toutes et tous déjà réfugié.es dans un film « feel good » un jour de déprime, pas vrai ?

*

Dans cette nouvelle émission pour BLAST, nous vous proposons un rendez-vous régulier consacré à l’imaginaire, avec un focus particulier sur la science-fiction. Nous recevrons des invité.es, présenterons des œuvres connues ou pas, et tâcherons de décortiquer les forces à l’œuvre et les enjeux politiques des imaginaires. Ce qu’ils disent de nous, ce qu’ils nous permettent d’imaginer pour demain.

En espérant vous avoir donné envie de nous suivre dans ce nouveau format, je vous dis « à bientôt » et vous laisse avec Neil Gaiman, qui résume tout ce que je viens de dire en moins de mots et plus de classe.

« Les contes de fées sont plus que vrais. Non parce qu’ils nous disent que les dragons existent, mais parce qu’ils nous disent que les dragons peuvent être vaincus. »

— Neil Gaiman, Coraline

*

Journaliste : Antoine St. Epondyle
Montage : Camille Chalot, Ameyes Aït-Oufella
Réalisation : Mathias Enthoven
Images : Arthur Frainet
Son : Baptiste Veilhan
Graphisme : Adrien Colrat
Diffusion : Maxime Hector
Production : Thomas Bornot
Directeur du développement : Mathias Enthoven
Rédaction en chef : Soumaya Benaissa

PLANÈTE B : SOMMAIRE DES ÉPISODES

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