Aujourd’hui dans Planète B on règle leur compte à tout un tas de fondus d’éternités, et on se demande si / comment habiter la dystopie en cyborgs émancipés.
Au programme :
- Milliardaires et dictateurs immortels
- Transhumanisme et cyberféminisme
- Post-exotisme et Retour au goudron
- Culture cyborg
L’épisode a reçu un très bon accueil et + 230 000 vues en deux semaines, ce qui en fait notre deuxième meilleur score all time. Comme quoi parfois, la SF intéresse des gens. :]
Bonne vidéo.
Milliardaires, dictateurs : bientôt immortels ?
Il paraît qu’à 70 ans, on est encore un enfant. C’est en tout cas le genre de réflexion qu’on a pu surprendre au sommet de Pékin, en septembre 2025. En marge d’un défilé militaire, micros encore ouverts, Xi Jinping, Vladimir Poutine et Kim Jong-un bavardent. “Grâce aux biotechnologies et aux transplantations d’organes, l’humanité pourrait rajeunir, et même devenir immortelle” affirme le président russe. Son homologue chinois renchérit : ce siècle pourrait voir des humains vivre jusqu’à 150 ans.
Cette obsession pour l’immortalité n’a rien de nouveau chez les puissants. Il y a plus de 4500 ans, les pharaons faisaient ériger des pyramides pour assurer leur résurrection dans l’au-delà. Qin Shi Huang, premier empereur de la Chine unifiée, mort en 210 avant notre ère, avait lancé des expéditions aux quatre coins du monde. Objectif : mettre la main sur l’« élixir de vie ».
Mais la course à la longévité ne se limite plus aux chefs d’État. Elle passionne aussi bon nombre de techno-capitalistes de la Silicon Valley.
En tête de file, le millionaire Bryan Johnson. Il y a 5 ans, il a lancé le projet Blueprint. Objectif : enrayer son vieillissement et même rajeunir, à coups de gélules, d’injections, de technologies combinés à un planning millimétré. Au programme, du sport, des routines drastiques et des expérimentations de toutes sortes. Il s’est même fait transfuser le plasma de son fils de 17 ans pour ralentir le vieillissement des cellules de son corps. Les influenceurs et leur miracle morning peuvent aller se rhabiller.
Si vous êtes curieux de découvrir son quotidien, Netflix lui a consacré un documentaire en 2025, intitulé Don’t Die : The Man Who Wants to Live Forever.
Vous le trouvez un peu extrême ? Il est loin d’être le seul. Dès 2016, Mark Zuckerberg en était convaincu : « D’ici la fin du siècle, vivre au-delà de 100 ans sera tout à fait normal ». Et pour que cette quête de l’immortalité avance, les grands noms de la Silicon Valley alignent les millions de dollars. La maison-mère de Google, le fondateur d’Amazon Jeff Bezos, ou encore Sam Altman, PDG d’OpenAI : tous ont misé sur des entreprises de rajeunissement cellulaire qui promettent de reprogrammer nos cellules, voire d’ajouter dix ans à l’espérance de vie humaine.
Repousser la mort ne va pas assez vite ? On va chercher à la contourner. Sam Altman, là encore, a investi dans Nectome, qui propose de conserver votre cerveau pour, à terme, le « téléverser dans le cloud ».
Et puis il y a la cryogénisation. Le numéro un mondial du secteur, c’est Alcor Life Extension Foundation. Son ancien président, Max More l’affirmait dans une interview à Usbek et Rica : “ce que notre société appelle « la mort » n’en est pas vraiment une. C’est juste l’état actuel des techniques et de la médecine qui la décrète ainsi. Pour nous, la mort n’existe pas”.
Une promesse qui a séduit Peter Thiel. Le fondateur de Paypal et de Palantir a d’ores et déjà souscrit aux services d’Alcor : à sa mort son corps et son cerveau seront congelés dans de l’azote liquide. Il rejoindra les quelques 200 cadavres déjà cryogénisés par Alcor, stockés dans un grand bâtiment situé en Arizona en attendant que la science sache un jour les ranimer.
Ces idées plongent leurs racines dans le transhumanisme. Dans son essai les Prophètes de l’IA, le journaliste Thibault Prévost revient sur ce terme, popularisé dans les années 50 par le biologiste britannique Julian Huxley — frère d’Aldous, l’auteur du Meilleur des mondes. À l’époque, déjà, il le qualifiait de « religion sans révélation », de « nouvelle croyance de l’homme restant l’homme, mais se transcendant, en réalisant les possibilités offertes par et pour sa nature humaine ».
Bon, nouvelle croyance, peut-être, m’enfin comme le rappelle Thibault Prévost, “Vivre éternellement, lorsqu’on est milliardaire, c’est s’assurer de capter une part toujours plus importante des richesses produites, et accroître son influence ad infinitum. ” Toujours la même logique à l’oeuvre, rien de bien novateur ici.
Alors au delà des fantasmes d’expansion des techno-prophètes, est-ce qu’il n’y a pas d’autres angles à trouver ? La course à l’immortalité ne soulève pas que des questions techniques. Que reste-t-il d’un humain qui a remplacé tous ses organes ? Qui est-on, une fois téléchargé dans une machine ? Vivre éternellement, est-ce encore vivre ? Ces questions philosophiques, la science-fiction les explore depuis un bout de temps.
Le rapport à la vie, à la mort, au corps, à l’identité, à tout ce qui fait de nous des humains : on en parle aujourd’hui dans Planète B.
La mort de la mort dans la SF
Quitter le corps, le congeler, le réparer à l’infini… Les fantasmes de la Silicon Valley reposent tous sur une même idée : notre vraie valeur serait ailleurs que dans notre chair. L’essentiel c’est la conscience. Le corps, finalement, c’est juste une enveloppe, un truc encombrant dont on pourrait un jour se passer.
C’est très exactement le présupposé que la science-fiction passe son temps à démonter. Dans un article publié dans la revue AD HOC, le philosophe Pierre Souq rappelle que depuis ses origines, la SF fait l’inverse des religions : là où les textes sacrés célébraient l’âme et méprisaient la matière, elle, elle remet le corps au centre.
Au XIXᵉ siècle, on donne au corps les pouvoirs qu’on réservait à l’âme : L’Homme invisible de Wells devient invisible comme un esprit et il en perd sa boussole morale. Au XXᵉ, après les guerres, on imagine des corps vidés de toute âme : les morts-vivants de Je suis une légende. C’est face à ce vide que se pose la question de ce qui nous rend humains. Enfin, les robots, sont des corps artificiels, censés n’être que des machines. Pourtant, chez Asimov, le robot se met à rêver, à désirer, à réclamer son existence.
À chaque fois, le même tour : le corps reste central justement parce qu’il refuse de n’être qu’un objet. Pour Souq, « si le corps est omniprésent dans les récits de science-fiction, c’est parce qu’il incarne l’espoir d’une preuve réelle de la morale humaine ». Autrement dit, c’est là qu’on va chercher ce qui nous reste d’humanité.
Et la mort, justement, c’est l’épreuve morale par excellence. Dès qu’un récit imagine qu’on puisse y échapper, il révèle ce qu’on est prêt à sacrifier pour ça.
Dans Jack Barron et l’éternité, Norman Spinrad imagine la Fondation pour l’immortalité humaine. Une entreprise qui, officiellement, vend des contrats de cryogénisation. Ça vous rappelle quelque chose ?
Evidemment, la vérité est bien plus sale : l’immortalité réelle existe, mais son prix est monstrueux. Elle repose sur des transplantations qui sacrifient des enfants, choisis parmi les plus pauvres et les plus vulnérables.
Ici, la vraie question n’est pas “Comment pourrait-on vivre éternellement ? ou “Grâce à quelle technologie ?”. C’est plutôt “Qu’est-ce qu’une société inégalitaire serait prête à sacrifier pour offrir l’éternité aux plus riches ?” La réponse : des corps pauvres, racisés, invisibilisés, transformés en ressources biologiques. Repousser la mort pour quelques-uns, c’est toujours décider qui, en bas, va payer la note.
Parfois, échapper à la mort passe par d’autres types de sacrifices. Dans Le Prestige, de Christopher Priest, il n’est plus question de prolonger le corps mais de le dupliquer. Le roman, adapté au cinéma par Christopher Nolan, met en scène deux magiciens rivaux obsédés par le même tour : “l’homme transporté”. Un homme entre dans une machine, disparaît, puis réapparaît ailleurs.
Sauf que chez l’un des deux, Angier, il y a un truc en plus. À chaque représentation, sa machine le duplique. Son clone apparaît sous les applaudissements et… l’original meurt noyé sous la scène. En terme de sacrifice, on est pas mal.
Alors forcément, la question se pose : si Angier est remplacé par une copie parfaite, qui possède ses souvenirs, sa voix, son visage, son ambition… Est-ce encore la même personne ? Peut-on parler de continuité, d’immortalité ou bien n’est-ce qu’une illusion ? Ce qui est sûr, c’est que même si la copie est parfaite, le corps qui meurt, lui, meurt quand même.
Sur la même thématique, Mars Express pousse l’exploration plus loin. Mars Express on vous en a déjà parlé dans Planète B. C’est un formidable film d’animation français réalisé par Jérémie Périn. On y suit, entre autre le personnage de Carlos Rivera, un “sauvegardé”. Il est mort à 34 ans mais a pu être “ressuscité” sous la forme d’un androïde qui porte son visage et contient ses souvenirs.
Cinq ans plus tard, il continue à vivre, à travailler, aux côtés de sa partenaire Aline. Carlos se considère comme un humain sauvé par l’implant d’une prothèse. Il ne réalise pas qu’il est la prothèse. Autour de lui en revanche, le monde fait bien la différence : ses proches le rejettent et la société le déclasse au rang d’objet.
Sauf qu’au fil du récit, Carlos prend de plus en plus de place, jusqu’à devenir l’égal de sa partenaire vivante. À plus large échelle, c’est l’émancipation des robots qui est racontée. Le corps revient ici comme question d’identité, mais aussi comme question de statut : où placer la frontière entre une personne et une chose ? Qui a droit au statut de sujet ? Est-ce qu’on reste une personne quand notre corps n’est plus reconnu comme humain ?
Bien sûr, la science-fiction ne s’arrête pas en si bon chemin. Dans Mars Express, le décalage existe entre les être robotiques et les humains. Mais que se passerait-il si tout le monde pouvait changer d’enveloppe ? C’est le principe de Carbone Modifié, roman de Richard Morgan adapté en série par Netflix.
On est en 2384, et les consciences humaines tiennent sur des piles qu’on implante à la base du crâne. Si on meurt physiquement, on peut être réinjecté dans un autre corps. Alors ça y est, c’est l’immortalité pour tous, l’égalité enfin ? Ne rêvez pas ! Dans ce futur, le corps devient un consommable et évidemment, tout le monde n’est pas logé à a même enseigne.
Chez les ultra-riches, on collectionne les corps, les clones, les sauvegardes comme les voitures de sport ou les propriétés de luxe et on traverse les siècles oklm. Des corps évidemment jeunes, beaux, performants et personnalisés.
Pendant ce temps-là, ces salauds de pauvres louent ou récupèrent des corps usés, abîmés, ou qui ne correspondent pas à qui ils sont. Vous étiez une petite fille et vous êtes morte dans un accident. Ah désolé, on est en rupture de stock. Votre nouvelle enveloppe sera le corps d’un vieillard. Après, vous avez de la chance, hein. Pensez donc à ceux qui n’ont carrément plus de corps, forcés à rester sur étagère…
Alors oui, dans Altered Carbon, on ne meurt plus, mais l’incarnation devient précaire. L’identité n’est pas juste un fichier qui “habite” dans des supports neutres. Le corps reste éminemment politique, traversé par la classe, la race, le genre et soumis aux rapports de pouvoir.
Reste l’étape ultime, la plus radicale : plus de chair, plus de métal, plus d’enveloppe du tout. On téléverse sa conscience dans un paradis virtuel, un au-delà numérique où l’on pourrait vivre éternellement, affranchi de toute contingence matérielle. Bon, vous me voyez venir avec mes gros sabots, y’a forcément une douille quelque part.
Prenez Pantheon par exemple, cette série animée créée par Craig Silverstein à partir de nouvelles de l’écrivain Ken Liu. On y découvre des UI (pour Uploaded Intelligence) : des consciences humaines scannées puis émulées dans le cloud. Alors déjà, le scan en question est un procédé destructif : concrètement, on tue le corps pour copier l’esprit.
Au delà de ce détail, quitter la matière ne résoud pas tout. Certes, on ne dépend plus d’un corps. En revanche, on dépend désormais de serveurs, de réseaux, de puissance de calcul, d’électricité et d’entreprises. Finalement, on ne fait que changer de prison matérielle, avec toutes les questions que ça implique.
Qui contrôle les morts quand ils deviennent du code ? Qui possède une conscience uploadée ? Qui décide si elle a le droit d’exister, d’aimer, de travailler, ou au contraire de refuser de le faire ? Là encore, le problème n’est pas seulement technique. Il est affectif, politique, juridique, existentiel.
Même thématique, autre traitement : la série Upload, portée par Greg Daniels, parle elle aussi de consciences numérisées. Plus précisément : les morts peuvent être transférés dans des paradis virtuels gérés par des entreprises privées. Et les entreprises privées, vous savez ce que c’est hein… Il y a toujours des petites lignes qu’on ne voit pas sur le contrat.
Vous voulez une vue sur le lac ensoleillé ? Ah désolé, votre forfait n’inclut pas cette option. Il fallait prendre l’abonnement premium. Le buffet à volonté ? Oui bien sûr, si vous payez un petit supplément. Attention, je vois que vous avez presque épuisé votre quota de data pour le mois. Au-delà, vous serez mis en veille jusqu’au mois suivant. Un business modèle solide qui nous montre que même dans l’au-delà, il y a toujours du profit à faire. C’est drôle parce que c’est à la fois absurde et terriblement, dramatiquement logique.
Au milieu de toutes ces oeuvres, qui traitent leur sujet à coup d’action et d’affrontements, il en est une qui sort du lot. L’épisode San Junipero, de la série Black Mirror, pose des questions profondes mais choisit un angle radicalement différent et mise sur la douceur et la nostalgie.
San Junipero, c’est le nom d’une station balnéaire virtuelle. Une simulation en bord de mer où il fait toujours beau. Des personnes âgées ou mourantes peuvent s’y télécharger pour la visiter. Là-bas, elles sont jeunes, libres et si elles le souhaitent, à leur mort, elles pourront y rester pour toujours.
Qu’est ce que vous feriez, vous, si vous aviez à nouveau 20 ans ? Est-ce que ce ne serait pas l’occasion d’évacuer certains regrets ? De nouer des relations ? À l’inverse des représentations précédentes, ici, la vie après la mort n’est pas une arnaque qui profite aux puissants. C’est un refuge, une seconde chance, la possibilité d’expérimenter et de vivre des émotions dont on a été privé jusqu’ici. Bref, un peu de tendresse numérique dans ce monde de techno-brutes.
Tous ces récits ont un point commun : la numérisation de la conscience ne suffit pas à elle seule. Parce que vivre, même virtuellement, c’est être situé quelque part : dans une matière, une histoire, un monde social et politique. Mais à force de déplacer les esprits, de réparer les corps, de faire parler les morts, de réveiller les machines et de fabriquer des doubles, certaines frontières commencent à se brouiller.
Ce flou artistique autour de la vie et la mort, est au coeur de l’oeuvre d’Antoine Volodine et du post-exostisme. Hugues va nous en parler.
Le post-exotime, par Hugues Robert
On l’avait brièvement évoqué dans l’épisode précédent de Planète B, sa place est indispensable me semble-t-il dans cet épisode-ci : il s’agit du post-exotisme, porté au fil de 48 ouvrages, depuis 1985, par Antoine Volodine et quelques autres autrices et auteurs dont les plus connu.es sont Manuela Draeger, Lutz Bassmann et Elli Kronauer.
Dans un espace-temps dont sont soigneusement gommées les références familières qui nous rattacheraient à un lieu donné ou à une époque précise, le post-exotisme met en scène, le plus fréquemment, des révolutionnaires vaincus, des égalitaristes courageux et généreux qui ont été broyés, trahis, emprisonnés ou abattus, et qui écrivent depuis leurs prisons, leurs salles d’interrogatoire, leurs camps, leurs convois promis au pire, ou, dans le meilleur des cas, depuis leurs refuges marginaux, villages oubliés, fossés boueux, ghettos menacés et honnis, ou encore (mais oui !) depuis l’au-delà et depuis toutes les zones grises séparant peut-être la vie et la mort.
Le post-exotisme en effet, au fil des romans, a aussi œuvré en grand précurseur de cette hybridation, de cet effacement des frontières que nous évoquons aujourd’hui : ici, la distinction entre le vivant et le mort, entre le plus tout à fait vivant et le pas encore vraiment mort, n’a souvent pas cours, de même que celle, de plus en plus ténue, entre l’humain et ses voisins au sein de ce qu’on appelle aujourd’hui le vivant. Littérature des marges et des poubelles, littérature des vaincus et des réprouvés par la grande Histoire triomphante du capitalisme consumériste, littérature du pré-apocalypse perpétuel, souvent, le post-exotisme est aussi une littérature qui, patiemment, retourne ses armes contre ses oppresseurs.
Dès l’origine, avec « Biographie comparée de Jorian Murgrave », signée par Antoine Volodine en 1985, il y a à l’œuvre un art consommé du judoka littéraire et politique : par fragments, on y raconte la traque policière d’un ennemi public numéro un affublé de tous les mots (ots) et tous les maux (aux), jusqu’à être traité d’extra-terrestre inhumain (pour mener à son terme la logique de déshumanisation de l’adversaire, bien sûr), mais on y raconte encore davantage le storytelling, les rumeurs, les communiqués triomphants et les rapports ultra-secrets chuchotés, toutes les armes d’un pouvoir confronté à une révolte radicale et réputée impensable. D’emblée, le post-exostisme brouille tous les repères traditionnels et esquisse des chemins de traverse improbables, dessinant de l’émancipation paradoxale et terminale au cœur même des salles de torture du pouvoir en place.
Si le cinquième roman, « Lisbonne dernière marge », également signé par Antoine Volodine en 1990, revenait de manière quasiment « réaliste » sur l’échec tragique des ultimes mouvements révolutionnaires européens des années 1970-1980, en les projetant déjà dans un ailleurs de plus en plus onirique, c’est par la suite que le post-exotisme, en intégrant des motifs profonds issus du bouddhisme tibétain et du chamanisme sibérien, mais malicieusement trafiqués et politisés, explose, en quelque sorte, et développe ce caractère littéraire absolument unique, présent dès l’origine et enrichi au fil d’une œuvre s’étendant sur quarante années.
Prévu en août prochain, le 49ème ouvrage, qui prend une forme très particulière, puisqu’il paraîtra en onze volumes distincts chez onze éditeurs différents, va être une apothéose. « Retour au goudron », puisque c’est son titre global, parcourt toutes les formes possibles de cette hybridation globale, de ce devenir cyborg au sens de Donna Haraway peut-être bien, de cet effacement des frontières balisées au sens de Philip K. Dick très certainement, de ce retournement paradoxal qui transforme, dans la déliquescence, les perdants d’un système d’oppression jusqu’au-boutiste en tout autre chose, par-delà les murs se voulant si solides qui séparent les espèces, les formes de vie, les certitudes et les visions. Le post-exotisme est un summum de la poétique politique, qui n’existe nulle part ailleurs.
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Cette idée d’un monde où plus rien ne se laisse trier proprement, Philip K. Dick l’avait formulée dès 1976, lors de sa conférence “Hommes, androïdes et machines”.
Pour lui, « nous ne sommes plus en mesure de recourir à de pures catégories distinctes comme le vivant et le non-vivant ». Et il s’interroge. «[Est-ce que la] meilleure approche de la vérité » ne serait pas de dire : « Tout est vivant de la même façon, libre de la même façon, sensible de la même façon, car tout n’est pas vivant, à moitié vivant, ou mort, mais plutôt, tout est vécu comme passage. »
De chair et de métal
Si la SF brouille cette frontière entre la vie et la mort, elle questionne nécessairement sur tout ce qu’il y a entre les deux. Et pour explorer cette zone grise, il y a une figure parfaite : celle du cyborg. Le terme date de 1960. Il est popularisé par deux chercheurs américains, Manfred Clynes et Nathan Kline. Cyborg pour Organisme Cybernétique, il désigne la fusion de l’être organique et de la machine.
Mais la science-fiction n’a pas attendu un terme officiel pour imaginer des récits de corps mêlant la chair et le métal. Dès 1839, Edgar Allan Poe publie L’Homme usé. Dans cette nouvelle satirique, le prestigieux général John Smith cache un terrible secret : abimé par des blessures de guerre, son corps originel a été remplacé par des prothèses. Jambes, épaules, poitrine, dents, yeux, palais, langue… Tout y passe. Et chaque matin, c’est son valet qui procède à l’assemblage.
Le texte est bourré d’ironie et les cibles sont nombreuses : l’enthousiasme de l’époque pour les innovations mécaniques, le culte du héros militaire ou encore la violence de la conquête coloniale contre les Natifs Américains. Le progrès dont tout le monde se félicite ne sert, au fond, qu’à maintenir la façade du héros et à rendre la boucherie présentable.
80 ans plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, le concept prend une résonance nouvelle. On est en 1921, la France sort de la Première Guerre mondiale, et les rues sont peuplées de “gueules cassées”. C’est dans ce contexte que sort L’homme truqué, signé Maurice Renard. L’homme truqué, c’est un soldat revenu aveugle du front. On lui greffe des yeux artificiels “électroscopiques” qui lui font percevoir un monde invisible. Ici, la prothèse ne se contente plus de réparer, elle augmente un soldat qui, à la base, n’a rien demandé.
Un autre qui n’a rien demandé, c’est Steve Austin, l’Homme qui valait 3 milliards. Avant d’être le héros d’une série télé, c’est d’abord le personnage d’un roman. Intitulé Cyborg, il est publié en 1972 par l’Américain Martin Caidin. Victime d’un accident dramatique, Steve Austin y laisse un oeil, un bras et ses deux jambes. L’État américain décide alors de le reconstruire à coups de prothèses bioniques.
À la différence de la série, le livre dépeint un personnage qui vit très mal la situation. Désespéré, dégoûté par son corps, il tente même de se suicider. Puis il comprend que sa réparation n’a rien de gratuit : désormais, il va devoir servir l’agence gouvernementale qui a payé la facture. Des aspérité qui seront soigneusement gommées dans l’adaptation télé. Sortie en 1974, la série laissera place à l’image lisse d’un héros synonyme de prouesse technologique.
Des corps saisis par un État, une armée ou une industrie, la pop culture en regorge et je ne vais pas commencer à en faire la liste sinon, on sera encore là dans trois jours. Mais impossible tout de même de ne pas mentionner Robocop de Paul Verhoeven. L’agent Alex Murphy est mort en mission et il est récupéré par OCP, l’énorme société privée qui assure le maintien de l’ordre à Détroit. Déclaré légalement mort, Murphy n’a plus aucun droit sur son propre corps : désormais mi-homme, mi-machine, il est devenu la propriété d’OCP.
Quand on observe toute cette galerie de corps cyborgisés, il est intéressant de regarder qui sont ceux qu’on répare : des flics, des militaires, des agents. Bref, des corps-outils dont la vulnérabilité est niée. Aussi vite remis en état, aussi vite renvoyés au combat. On repousse les limites du corps pour mieux repousser les limites de ce qu’on peut lui faire subir.
Cette idée de performance, s’il y a bien une espèce qui l’incarne dans la culture SF, c’est sans nul doute celle des Borgs. Méchants récurrents dans l’univers de Star Trek, leur but ultime est simple : atteindre la perfection. Pour ça, ils assimilent toutes les espèces qui croisent leur route.
Comprendre : ils injectent de force des nanoparticules à leurs victimes puis leur greffent des implants cybernétiques. Au passage, les souvenirs, la volonté, la personnalité de l’assimilé sont effacés mais ses connaissances techniques sont conservées. L’esprit est dissous dans une conscience collective unique et l’individualité disparaît. À la fin, il ne reste plus qu’un “drone”.
Face à tous ces corps confisqués, une exception : Tony Stark, alias Iron Man. Super-héros bien connu de l’écurie Marvel, lui aussi est un homme réparé par la technologie. Son coeur continue à battre grâce à un réacteur logé dans sa poitrine et il qualifie son armure de “prothèse high-tech”. Un cyborg comme un autre ? Pas vraiment. Cette prothèse, il l’a conçue, construite et financée lui-même. En bref : il est propriétaire de son corps augmenté.
À moins que… Ce ne soit ce ne soit son armure qui le possède. C’est en tout cas la thèse que défend le chercheur en étude cinématographique Cong Minh Vu. Il explique comment, dans Iron Man 3, un Tony Stark anxieux se met à fabriquer compulsivement des dizaines d’armures. Pour lui, “Celles-ci fonctionnent […] comme la métaphore de la dépendance à la technologie à la fois psychique et physique de cet homme, et plus largement peut-être de l’humanité dans son ensemble. […] Dès lors, il apparaît que cette armure, au lieu d’exprimer la puissance du super-héros, représente une entrave à sa liberté et à son indépendance.”
Bon, un problème de riche hein. Stark a le luxe de ce dilemme car il en a les moyens.
Cette question financière, on la retrouve dans le jeu vidéo Deus Ex: Human Revolution. Sorti en 2011, il imagine un futur proche où l’on peut remplacer les membres de son corps par des prothèses et autres augmentations mécaniques… Bon, évidemment, ces opérations ont un coût, auquel il faut encore ajouter le prix exorbitant du médicament à prendre toute sa vie pour éviter un rejet des implants.
Résultat : il y a ceux qui peuvent se payer un corps amélioré. Et puis il y a les autres. Les prothèses deviennent des accessoires de mode conçus pour afficher un certain statut social. Par exemple, l’un des marchands d’armes du jeu possède deux bras prothétiques plaqués or. Comme les enveloppes corporelles collectionnées par les riches dans Altered Carbon, ici, le corps augmenté est un marqueur de privilège.
Mais Deus Ex ne s’arrête pas en si bon chemin. Un piratage à échelle mondiale et hop, tous les augmentés sont pris d’une folie meurtrière. Bilan : des millions de morts et une bascule radicale qui s’opère. Les humains augmentés sont à présent traités en parias, enfermés dans des ghettos et exclus de la société. Dans la suite directe du jeu, Deus Ex: Mankind Divided, il est question d’« apartheid mécanique ». C’est littéralement le titre du trailer de cette suite, publié en 2016 sous forme de court-métrage. Du corps comme signe extérieur de richesse, on passe à un corps porteur de stigmate.
Genre et émancipation
Mais au fait, vous avez remarqué un truc ? Steve Austin, John Smith, Alex Murphy, Tony Stark… Que des mecs ! Comme si être cyborg et se coltiner tout ce que ça implique, c’était forcément un truc de bonhomme. En réalité, il existe aussi un paquet de femmes cyborgs. Sauf que leurs corps à elles cumulent : non seulement, elles aussi, elles subissent ce culte de la performance, mais en plus, elles encaissent tout ce que la société fait subir au corps perçus comme féminins.
Pour l’illustrer, direction 1973. Dans The Girl Who Was Plugged In — Une fille branchée en français — James Tiptree Jr. imagine un futur dominé par les multinationales, où la publicité est illégale. Qu’à cela ne tienne, les entreprises ont trouvé une astuce. Elles filment des célébrités pour faire du placement produit. Des influenceuses avant l’heure quoi. Mais avec un twist. Ces starlettes sont littéralement créées de toutes pièces: un corps sublime, cultivé en laboratoire et sans cerveau fonctionnel, histoire d’avoir la paix.
Derrière la plus adorée de ces créatures, Delphi, il y a une opératrice, Philadelphia Burke, 17 ans, suicidaire et porteuse d’une maladie qui déforme son corps. Planquée dans un caisson en sous-sol, elle téléguide à distance la vie de rêve qu’on ne lui laissera jamais vivre. What could go wrong ? Je ne vous en dirai pas plus histoire de ne pas spoiler, d’autant que ce court roman est en train d’être adapté sur grand écran par Jennifer Kent ! Un peu de patience, ça sort l’année prochaine.
Ce que je peux vous dire en revanche, c’est que l’auteur de ce récit, le fameux James Tiptree Jr. n’a jamais existé ! Derrière ce nom d’homme, se cachait Alice Sheldon, une autrice qui avait bien compris que pour percer dans le milieu de la SF, elle avait tout intérêt à ne pas dévoiler sa réelle identité. Pas mal comme mise en abime, non ?
Cette histoire de femme dépossédée de son propre corps par une multinationale, une philosophe l’a lue avec attention. Elle la cite même comme référence. Cette philosophe, c’est Donna Haraway. Avec elle, le cyborg devient une figure d’émancipation et c’est Antoine qui va nous en parler.
Devenir cyborg, pas Antoine Daer
Dès 1985, la célèbre philosophe américaine Donna Haraway publiait le Manifeste Cyborg, ouvrage fondateur du cyberféminisme et des études de genre.
Elle s’y attaquait notamment à l’essentialisme qui découle d’une vision du monde occidentale, qui oppose homme / femme, humain / animal, naturel / artificiel comme autant de catégories fixes, binaires et rigides.
Dans le livre, Haraway s’empare de la figure du cyborg historiquement liée à des représentations masculino-militaro-capitaliste. En gros, jusqu’à Haraway le cyborg c’est plus ou moins Terminator où RoboCop (même si le film est sorti après, vous avez l’idée) ; un parangon de technologies high-tech au service d’un rapport au monde basé sur la domination et la violence. Bref, le repoussoir ultime pour les féministes et les progressistes en général.
Haraway se réapproprie le cyborg ; une figure kaléidoscopique qui se compose une identité changeante, poreuse avec son environnement et, je la cite, « incarnée dans des mondes de haute technologie ».
Il s’agit de se réapproprier ces technologies pour ne pas les laisser à leurs concepteurs, accepter ce qu’elles permettent de rapport sensible et nouveau au monde, et que nous sommes, déjà, des êtres hybrides. Rien à voir avec les délires transhumanistes de la Silicon Valley.
Pour Donna Haraway, le cyborg c’est le rejeton du monde high-tech, pollué, changé en profondeur par la dévastation capitaliste, militaire et patriarcale.
Mais au contraire de la créature de Frankenstein, qui cherche à se faire accepter par son créateur et à trouver une compagne hétérosexuelle (évidemment), le cyborg est avant tout affaire d’émancipation.
Pour Haraway, le cyborg n’est « pas respectueux » envers le système qui l’a enfanté. Charge à lui, elle, ou autre, d’inventer un sens à sa vie et un monde à construire à partir de là. Il faut trahir cet héritage dystopique.
Bifurquer, si on veut.
En fait, c’est notre histoire. Enfants d’un monde qui ne reviendra jamais en arrière, dont nous héritons qu’on le veuille ou non, et qu’il nous appartient inlassablement d’habiter. Sans fantasmer un improbable retour à la « nature » essentialisée et fantasmée. Pour Haraway : « En bref, nous ne sommes plus très sûres de savoir ce qui appartient ou non à la nature – cette source d’innocence et de sagesse – et nous ne le saurons probablement plus jamais. »
Si vous voyez cet épisode en pleine canicule, vous voyez de quoi je parle.
C’est, peu ou prou, l’histoire de Westworld, Blade Runner, Carbone & Silicium, Mars Express, Detroit : Become Human parmi tant et tant d’autres exemples. C’est aussi une inspiration essentielle de l’œuvre de l’autrice française Li-Cam ou de celle de Sabrina Calvo, dont on vous a déjà parlé dans des épisodes précédents. Ce sont aussi les personnages pleins de doutes et malgré tout avides de découverte des romans de Becky Chambers dans son diptyque Histoire de moine et de robots (en français chez L’Atalante, éditeur indépendant). Dex, une moine itinérante y sert le thé au long de ses voyages, et se lie d’amitié avec un robot avide de découvertes et de connaissance. Les deux se lient par affinité plutôt que par identité, dirait Donna Haraway.
Dans le film Cloud Atlas de Tom Tykwer et des sœurs Wachowski réalisé en 2012 en adaptant le roman de David Mitchell de 2004, le compositeur Robert Frobisher évoque cette porosité entre soi, les autres et le monde. Et le lien affinitaire qui nous unit au-delà de l’espace et du temps. Il écrit à son amant :
« Je comprends maintenant que ce qui sépare le bruit de la musique est une convention. Toutes les frontières sont des conventions, qui attendent d’être transcendées. Mais l’on ne peut transcender une convention qu’après avoir d’abord pu imaginer le faire. Dans des moments comme celui-ci, je peux sentir ton cœur battant aussi clairement que je sens le mien, et je sais que la séparation est une illusion. Ma vie s’étend bien au-delà des limites du moi. »
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La cyborg en étendard de l’émancipation : le renversement est magnifique. Et Haraway a raison sur l’essentiel : cette figure a bel et bien le potentiel pour faire voler en éclats les vieilles catégories. Mais quarante ans ont passé depuis le Manifeste. Alors il faut bien poser la question : est-ce que la fiction a été à la hauteur de la promesse ?
C’est précisément la question que s’est posée la chercheuse Léa Jeandemange, spécialisée en éthique des biotechnologies et éthique féministe. Dans son mémoire de recherche, un beau bébé de 150 pages soutenu en 2024, elle analyse en détails deux oeuvres qu’on connaît bien : le film Ghost in the Shell, version américaine de 2017, et Deus Ex: Human Revolution, le jeu dont on parlait tout à l’heure.
Son verdict ? Le transhumanisme déborde de promesses d’émancipation, mais son imaginaire recycle « des représentations conservatrices et patriarcales du corps des femmes ».
Prenez l’héroïne de Ghost in the Shell. Son corps appartient à la société Hanka Robotics. Un corps conçu, d’après Jeandemange, « non seulement pour le combat […] mais aussi pour susciter le plaisir du regard masculin ». La comparaison avec son coéquipier Batou est cruelle : lui a choisi ses yeux bioniques, ostensiblement moches, mais efficaces. Elle n’a rien choisi du tout, et sa mécanique à elle est soigneusement invisible. Il ne faudrait pas abîmer l’idéal.
Mais le plus troublant, c’est la comparaison avec l’anime japonais de 1995. Dans la version originale, réalisée par Mamoru Oshii, la major finit par se transcender : elle quitte son enveloppe et s’émancipe. Dans le remake américain, pas de transcendance. Elle déclare savoir qui elle est et pourquoi elle est là… et reçoit dans la foulée l’ordre d’attaquer une nouvelle cible. Pas merci Hollywood !
Alors quoi, on range le rêve d’Haraway au placard ? Et puis quoi encore ! Pendant que les récits dominants recyclent leurs clichés, d’autres œuvres proposent une approche bien plus intéressante. Et certaines sont bien antérieures à l’invention du mot « cyborg ». Dès 1944, l’autrice C. L. Moore livre une pépite d’utopie et de féminisme, intitulée No Woman Born.
On y découvre Deirdre, actrice et danseuse de renommée internationale, adulée dans le monde entier pour son extraordinaire beauté. Jusqu’au soir où elle périt dans l’incendie d’un théâtre. Pourtant, Deirdre n’est pas morte. Son cerveau a survécu aux flammes et se retrouve transplanté dans un corps entièrement neuf. Une réinterprétation à peine voilée du mythe de Frankenstein.
Alors qu’est ce qui tranche ? Son nouveau corps, tout d’abord, n’est pas une tentative de reproduire l’ancien. Avec un masque sans traits à la place du visage et des membres constitués d’anneaux magnétiques, on est loin des canons de beauté humains. Et puis autour d’elle, des hommes doutent de son humanité. Le scientifique qui l’a reconstruite par exemple, est persuadé que la société ne l’acceptera jamais. D’après lui, elle sera rejetée, prise en pitié, réduite au rang de curiosité. Ç’aurait été moins cruel de la laisser mourir.
Mais Deirdre refuse le rôle de victime qu’on lui tend. Au scientifique, elle répond qu’elle ne lui appartient pas. « Je ne suis pas un monstre de Frankenstein fait de chair morte. Je suis moi-même, vivante. Vous n’avez pas créé ma vie, vous l’avez seulement préservée. Je ne suis pas un robot, avec des impulsions préenregistrées auxquelles je dois obéir. Je suis libre de ma volonté et indépendante, et… je suis humaine. »
Dont acte. Elle reprend les entraînements et remonte sur scène. Résultat : grâce à ses capacités corporelles augmentées, sa performance est incroyable et le public est conquis. Plutôt que de fuir, elle choisit de vivre pleinement, et d’explorer les possibilités offertes par son nouveau corps.
Retour au 21ème siècle avec une autre figure émancipatrice bien connue du grand public : Furiosa. Elle fait sa première apparition en 2015 dans Mad Max: Fury Road, de George Miller. Puis en 2024, un film entier, Furiosa, lui est consacré.
Furiosa a perdu un bras. À la place : une prothèse faite de métal et de rouages apparents. Et à aucun moment la caméra ne s’y attarde comme sur une blessure à plaindre ou un trophée à admirer. Autrement dit, le personnage n’est ni réduit à son handicap, ni défini par lui : Furiosa est définie par son autorité et sa capacité d’action. Le contre-exemple même de l’objectification et la preuve que l’hybridité peut être puissance sans fétichisation. Exactement ce que Donna Haraway appelait de ses vœux.
Autre raison de se réjouir : des représentations qui s’éloignent du discours des tech-bro et autres transhumanistes de la Silicon Valley, il y en a aussi dans la vraie vie. Elles sont portées par des artistes contemporains comme l’australien Stelarc par exemple. Pionnier du genre, il affirme que « le corps est passablement obsolète ».
Et il en profite pour explorer des structures anatomiques alternatives en mêlant le corps biologique à des composants électroniques ou robotiques. Il s’est notamment fait greffer une oreille cultivée à partir de cellules sur son bras gauche, avec pour ambition de le connecter au web grâce à un micro sans fil.
Dans un tout autre style, on peut aussi citer la plasticienne coréenne Lee Bul. Entre 1997 et 2011 elle réalise une série de sculptures intitulée Cyborgs. Des corps féminins en silicone inspirés des grandes figures de l’histoire de l’art comme la Vénus de Botticelli mais qui auraient fusionné avec des fragments de machines industrielles. Elles sont exposées sans tête et amputées de certains membres. Une façon de dénoncer à la fois ceux qui détiennent le pouvoir sur la technologie, et les images fantasmées du corps des femmes qui en résultent.
Pour conclure, laissez moi vous présenter Viktoria Modesta. Autrice, chanteuse, danseuse, performeuse, plasticienne… Cette ancienne mannequin, amputée d’une jambe à l’âge de 20 ans, est une artiste complète qui définit son travail comme post-humain et post-handicap. Designée “pop artiste bionique”, elle développe un univers futuriste dans lequel elle campe des femmes fortes, comme dans son clip Prototype ou dans les tableaux qu’elle interprète sur la scène du Crazy Horse en 2019.
Finalement, au milieu des corps confisqués et des fantasmes de milliardaires, il reste encore de l’espoir. Le Manifeste Cyborg d’Haraway continue d’inspirer des imaginaires plus libres, hybrides, où le corps se réinvente. D’ailleurs, nous aussi, ici dans Planète B, on porte son héritage, comme Antoine va nous l’expliquer.
Culture cyborg, par Antoine Daer
On s’approche de la fin de cette épisode, et on avait un truc à vous dire.
Depuis 4 ans dans cette émission, on a eu à cœur de défendre une certaine idée de l’imaginaire, un rapport personnel qu’on a tous les trois, et aussi l’équipe derrière la caméra, à une science-fiction politique, engagée, pertinente pour penser le monde d’aujourd’hui.
On fait exploser vos listes de trucs à lire, et on ne s’en veut pas du tout.
On continue à « politiser la science-fiction », malgré les reproches dans certains commentaires, et ça nous a bien fait rire.
Surtout : on a à cœur de défendre une certaine vision de la culture, en partie foutraque, un peu dense ; multimédia. On cite des livres, beaucoup, des films, des BD, des mangas, des jeux vidéo, de rôle, des expériences immersives ou sociales, des essais, beaucoup aussi, et même parfois de l’art contemporain ou classique. Nos connaissances, nos goûts et nos lacunes transparaissent, évidemment.
C’est aussi ça, qu’on pourrait appeler une « culture cyborg » glanée au fil de nos errances respectives, individuelles puis reprises collectivement, dans le labyrinthe bordélique de la surproduction culturelle.
Dans Le Manifeste Cyborg, Haraway parle d’ « hétéroglosse » : un langage multiple, puissant, infidèle, rebelle et – à notre avis, d’autant plus riche.
Dans ce chaos qu’on essaie d’organiser pour vous en donner des interprétations possibles, avec pas mal de références à chaque épisode, charge à vous de faire votre marché en suivant vos goûts, vos envies et vos instincts, au-delà des clivages entre les genres, les médiums, les continents, les époques et les gens. Evidemment et heureusement, vous le faites déjà.
Notre conviction, c’est que faire sauter les frontières du genre, c’est valable aussi pour la culture.
Cette « culture cyborg » c’est ce qu’on essaie de défendre dans Planète B.
Outro
C’est la fin de cette saison et on est d’ores et déjà très contents de pouvoir vous annoncer qu’on rempilera l’année prochaine pour une 5ème !
Le trou noir de la présidentielle nous amènera à faire une grosse pause au milieu de l’année, mais on revient quoi qu’il en soit, et on commence déjà à bosser sur les prochains épisodes.
On est l’un des programmes les plus anciens de Blast, et malgré quelques ajustements dans la formule de l’émission on est vraiment très heureux de pouvoir continuer à vous présenter notre vision de l’imaginaire politique, exigeante et pop quand même.
Alors merci à vous toutes et tous pour votre enthousiasme et votre fidélité depuis 4 ans. Merci aux donateurs et donatrices qui font tourner la machine et garantissent notre indépendance.
Merci à Blast, à l’équipe technique, au son, à l’image et au montage, merci à l’équipe de production pour sa confiance et sa défense d’une vision de la culture un peu atypique. Et merci tout spécialement à Guillaume pour son énorme travail sur tous les épisodes de l’émission.
On se dit à l’année prochaine, prenez soin de vous pendant la canicule et n’oubliez pas, il n’y a pas de Planète B ; c’est à vous de l’inventer.
Allez salut.
L’équipe
Auteurs : Clémence Gueidan, Hugues Robert, Antoine Daer
Montage : Guillaume Cage
Son : Baptiste Veilhan, Théo Duchesne
Graphisme : Morgane Sabouret, Margaux Simon
Production : Hicham Tragha
Directeur du développement des collaborations extérieures : Mathias Enthoven
Co-directrice de la rédaction : Soumaya Benaïssa
Directeur de la publication : Denis Robert
Références citées
PLANÈTE B : SOMMAIRE DES ÉPISODES

Designer multiclassée. Journaliste pour Capture Mag, podcasteuse dans Sale temps pour un film et co-autrice de Planète B sur Blast depuis 2024.
Fondateur de Cosmo Orbüs, auteur de L’étoffe dont sont tissés les vents (2019), et de Futurs No Future (2025). J'ai aussi co-fondé l'émission Planète B sur Blast (depuis 2022) et le podcast No Future (2026).









