On tournait autour depuis longtemps, voici enfin venu le jour d’un épisode entier de Planète B sur le racisme et les pulsions coloniales des imaginaires de l’invasion extraterrestre. Malheureusement, un sujet très fortement d’actualité, mais à peine avons-nous le temps de l’écrire et de le tourner, qu’un nouveau cataclysme chasse le précédent. Quelle époque, mes ami.es.
Au programme :
- District 9 et les apartheids interplanétaires
- DDDDDDDD
- Pluribus, Premier contact et Rick & Morty
- Octavia Butler, Doris Lessing, David Brin et Peter Szendy
- On enterre Lovecraft pour mieux déterrer son cadavre
Bonne écoute !
Intro : ICE et traitement des migrants à travers le monde
Vous avez vu comment ça pue en ce moment ?
Les interventions ultra violentes de l’ICE aux Etats-Unis se multiplient contre les populations étrangères de la « plus grande démocratie du monde » autoproclamée. Et pas seulement contre les populations étrangères, d’ailleurs.
A ce jour, l’ICE est déjà responsable de plusieurs meurtres indéniables, en pleine rue, et ça ne semble malheureusement pas parti pour s’arrêter.
S’il fallait absolument trouver quelque-chose de positif à dire, on pourrait quand même noter que ce déchainement qui vise indifféremment des immigrants, réfugiés, hommes, femmes et enfants aux Etats-Unis a le « mérite » – entre gros guillemets – de rendre très visible la violence qui s’abat sur toutes les populations jugées indésirables.
Une violence physique mais aussi administrative, économique… et raciste dans tous les cas.
Et bien sûr ça existe chez nous aussi.
Au-delà des attaques de militants fascistes contre des personnes étrangères, LGBTQIA+, de gauche ou supposées comme telles ; l’Europe n’est pas non plus exempte de camps de rétention administrative, de bidonvilles sordides où les gens survivent faute de mieux, de chasse aux clandestins, d’accords internationaux et de lois destinées à persécuter les migrants d’où qu’ils viennent – même au « pays des droits de l’homme »… autoproclamé. Cocorico, hein.
Les éditions indépendante du Passager Clandestin ont d’ailleurs fait une petite collection de livres sur le sujet : la Bibliothèque des frontières, qui documente tout ça.
Aujourd’hui, on va essayer de prendre un peu de recul vis-à-vis de cette actualité suffocante ; et d’explorer comment les artistes s’emparent de ces sujets en résonance avec le réel.
Car l’imaginaire n’est pas en dehors de la société, il est traversé par les tensions qui la traversent. Parfois, il est poreux à des idéologies nauséabondes et contribue à véhiculer la xénophobie et le racisme, consciemment ou non, volontairement ou pas.
Mais face au retour sous les projecteurs de toutes les nuances de la haine de l’autre ; l’imaginaire n’a pas dit son dernier mot.
Alors aujourd’hui dans Planète B, on parle de suprémacisme, de racisme, de rapport colonial à l’altérité et de coexistence malgré tout.
Allez, générique.
Migrations extraterrestres
En science-fiction, ce sont souvent les extraterrestres qui sont utilisés pour parler de migration et tendre un miroir à nos inhumanités.
Normal : les extraterrestres ce sont littéralement ces autres qui incarnent l’altérité la plus évidente en même temps qu’une occasion de rencontre.
Ce qui n’implique pas que la rencontre se passe bien.
D’ailleurs « alien » en anglais ça veut dire « étranger » au sens de « corps étranger », ou intrus, comme un virus ou une contagion, en même temps que « alien », au sens de créature venue d’ailleurs.
Apartheid interplanétaire
La référence absolue dans le domaine des « apartheids interplanétaires » vient du scénariste et réalisateur sud-africain Neill Blomkamp et de son film District 9, sorti en 2009.
Peut-être que vous l’avez vu.
Dans ce film inspiré du régime réel de l’apartheid sous lequel Blomkamp est né et a grandi, un gigantesque vaisseau – alien donc – arrive au-dessus de la ville de Johannesburg. Pendant 20 ans ses passagers démunis sont livrés à eux-mêmes, et accueillis de très mauvaise grâce par une Afrique du Sud qui les ségrégue et les parque dans des camps. La gestion de ces zones est laissée à la MNU, une sorte de conglomérat plus ou moins privé et en tous cas fortement militarisé.
District 9 c’est la version longue et aboutie d’un court métrage nommé Alive in Joburg, réalisé par Blomkamp en 2005. Il y expérimentait son style cinématographique inspiré du documenteur et du reportage de terrain, avec incrustation imperceptible d’effets spéciaux. Le résultat : une vision d’une SF crasseuse et ultraréaliste, mélangeant des interviews et prises de vues réelles a de la pure fiction.
Les gens qui interviennent dans le film parlent des aliens comme de trucs dangereux, sales, différents… toute la palette du racisme le plus crasse est utilisée pour les stigmatiser.
Sauf que dans Alive in Joburg, tous les témoignages de citoyens excédés ou horrifiés par la présence des extraterrestres sont réels. Ce ne sont pas des acteurs mais de vraies personnes qui s’expriment… et parlent des immigrés zimbabwéens en Afrique du Sud… sans savoir qu’ils participent à une fiction. Dans laquelle leurs propos sont intégrés tels quels.
Bonjour le malaise, c’est le but recherché.
District 9 est une pure fiction, mais qui poursuit cette logique avec un style de faux documentaire et un effet de réel très marqué qui renforce encore la palette des horreurs que l’on inflige à ceux qui, d’après leurs tortionnaires, ne nous ressemblent pas.
Les « crevettes », surnom raciste donné aux ET réfugiés, sont accusées de tous les problèmes, sont fétichisées au nom de supposés pouvoir magiques, persécutées, insultées, assassinées et finalement déportées. C’est évidemment un écho à l’histoire de l’Afrique du Sud.
Sauf que la carcéralisation de l’immigration et le rejet des exilés, et bah ça n’existe pas qu’en Afrique du Sud. Et en fiction non plus, d’ailleurs.
Prenons par exemple la série Roswell New Mexico créée par Carina Adly Mackenzie et sortie en 2018 – 2019. Cette série fait des ponts explicites entre les extraterrestres réfugiés sur Terre et les clandestins à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.
Une idée qu’on retrouve un peu, sans trop en dire, dans la saison 9 de X-Files.
Côté littérature on peut citer, en 2018 également, Laurent Kloetzer et son court roman Issa Elohim chez l’éditeur indépendant Le Bélial’ dans lequel un mystérieux messie extraterrestre apparaissait dans un camp de réfugiés, en Tunisie, géré par l’agence européenne Frontex.
Une manière de filer l’image du film Les Fils de l’Homme d’Alfonso Cuarón en 2006, dans laquelle la stérilité de l’humanité était remise en cause par l’enfant à naître d’une jeune femme exilée ; en bon gros doigt d’honneur à la société occidentale xénophobe et totalitaire.
Cette idée se retrouve même dans certains gros blockbusters très peu politisés : citons pour rigoler Lilo et Stitch de Disney dans lequel Stitch est un extraterrestre sans papier persécuté par la police. Et pourquoi pas ET l’extraterrestre, film cultissime de Steven Spielberg où le personnage principal n’est autre qu’un mineur isolé étranger qui cherche de l’aide pour retourner chez lui. Et ne trouve un minimum d’empathie que chez d’autres enfants.
C’est enfin le principe directeur de la série de films Men In Black réalisée par Barry Sonnenfeld adaptant les comics de Lowell Cunningham, que de persécuter administrativement et par la violence des extraterrestres vivant paisiblement leur vie sur Terre de manière d’ailleurs assez discrète. Si vous êtes en règle, pas de problème, mais les sans-papiers sont traqués par des agents présentés comme cools… et qui tirent à vue.
Sociétés sous tension
A titre personnel, un de mes mangas préférés c’est Dead Dead Demon’s DeDeDeDe Destruction, écrit et dessiné par Inio Asano et paru de 2014 à 2022.
Dans la série, un énorme vaisseau alien stationne depuis plusieurs années au-dessus de Tokyo. Mais l’invasion, que tout le monde s’attendait à voir, le cataclysme qui confirmerait l’idée d’un « choc des civilisations », ne se produit pas. La vie continue, les chutes de débris sont annoncés par la météo, l’Apocalypse n’a pas lieu et tout le monde pète un câble quand même.
Sous la forme de tranches de vie anodines et attachantes, Asano décortique moins la présence des aliens en eux-mêmes que la réaction de la société japonaise mise sous tension. Escalade militariste et nationaliste, clivage entre les militants pro-accueil et les xénophobes, formation de milices, politiques fantoches, business de l’armement et bras de fers internationaux sont au programme pour faire face à un risque existentiel imminent…
…Ou du moins à l’idée d’un risque existentiel alimenté par des médias d’extrême droite et des théories conspirationnistes en ligne.
Le vaisseau alien n’a pas besoin de déclencher une guerre d’invasion, il n’en a ni les moyens, ni l’idée, ni l’envie, ni le projet. C’est l’humanité qui part en vrille toute seule, comme une grande, il suffisait juste d’une étincelle.
Relent colonial
Car finalement, la peur de l’agressivité supposée des extraterrestres – même quand elle est démentie par les faits comme dans Premier Contact, ET, Dead Dead Demon’s ou District 9 – n’est peut-être pas tant la peur de leurs différences que de leurs ressemblances avec nous.
Et la peur qu’ils nous appliquent les mêmes méthodes de colonisation et de guerres génocidaires dont nous nous sommes nous-même rendus coupables tout au long de l’histoire.
Dans son essai Christophe Colomb et autres cannibales, paru en 1978 et réédité en français par le Passager Clandestin en 2018, l’historien amérindien Jack D. Forbes défendait justement l’idée que le cannibalisme, compris comme dévoration du vivant sous toutes ses formes et notamment des populations autochtones, était bien plus un vice de colons occidentaux que de supposés « sauvages ».
District 9 va même encore plus loin et suggère que la peur que nous entretenons envers des extraterrestres finalement très anthropomorphes, vient du fait qu’ils nous renvoient à notre propre devenir-migrant ou devenir-marginal.
Le film met en scène la terreur absolue de l’extrême droite et des racistes en tous genres : le risque perçu comme infamant d’une hybridation, une transformation, en l’occurrence vécue par un tortionnaire blanc et middle-class, finalement très représentatif de la “banalité du mal” théorisée par Hannah Arendt.
Les aliens nous renvoient à la précarité de nos existences face aux catastrophes en cours. Nous y reconnaissons moins une différence qu’une préfiguration, et réagissons par la violence.
C’est une idée qu’on retrouve un peu dans le roman Rouge impératrice de l’autrice franco-camerounaise Léonora Miano, paru en 2018 chez Grasset (propriété du Groupe Lagardère de Vincent Bolloré). Sur plus de 600 pages, l’autrice imagine une Afrique unifiée et prospère à l’horizon 2100, attirant les migrants européens blancs après la chute de l’Europe. Mais sont-ils assimilables avec leur sentiment de supériorité débordant, avec leur seum et leur morgue ? Le roman renverse la situation postcoloniale et renvoie les Européens à leur racisme dans l’accueil des réfugiés.
Guerres des mondes
Pourtant le cliché de l’invasion extraterrestre à la vie dure, et constitue la base de l’imaginaire du « choc de civilisations » en fiction, ou de la « Guerre des mondes » pour reprendre la formule classique de HG Wells et le titre de son roman de 1898.
Invasion
Au contraire de ce que son titre pourrait laisser croire, La Guerre des Mondes ne raconte pas une guerre mais une invasion martienne destructrice sans riposte possible de l’humanité. Les Martiens finissent par mourir tout seuls à cause des microbes présents sur Terre.
Pas hyper bien préparée, l’invasion.
Peu importe, le roman aura servi d’inspiration principale à une quantité incommensurable de films, romans, BD et autres. On ne va pas les lister ici mais vous voyez de quoi je parle.
Dès les années 1950, le cinéma avait mis en scène ces affrontements apocalyptiques entre l’humanité entière et divers aliens mal intentionnés, en écho immédiat à la Seconde Guerre Mondiale, la menace nucléaire et bien évidemment la Guerre Froide.
Parmi les exemples les plus fameux on peut citer Le jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise et Edmund North, adapté d’une nouvelle de Harry Bates. Le film illustre l’idée d’un ultimatum donné par l’extraterrestre Klaatu à la planète Terre. En résumé : vivez en paix ou on vous défonce.
Plus frontalement et plus récemment citons le très américain blockbuster Independance Day de Roland Emmerich, sorti en 1995 soit un an avant Mars Attacks! de Tim Burton qui en est à peu près la parodie ultime. Citons vite fait le Pacific Rim de Guillermo del Toro sorti en 2013, où chaque superpuissance terrestre créé un robot géant pour affronter des kaïjus extra dimensionnels.
Spoiler : ils sont font tous dessouder, sauf les américains.
Dans ces exemples, les divergences de l’humanité sont dépassées par l’émergence d’un adversaire unique, commun et qui ne cache pas – ou très mal – son intention maléfique en détruisant les symboles de la puissance humaine, c’est à dire occidentale, selon le point de vue de ces films.
Ce que mettent en avant ces fictions, c’est un « nous contre eux. » L’idée est celle du choc des civilisations – et même d’un choc racial. Et de flatter le sentiment d’appartenance à une même humanité.
Dans Iron Sky, film parodique de Timo Vuorensola sorti en 2012, et scénarisé par l’autrice de fantastique finlandaise Johanna Sinisalo, ce sont carrément des nazis cachés sur la face cachée de la Lune qui font leur grand retour pour envahir les États-Unis 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’idée est de mettre en scène les ennemis absolus, soit les nazis, les vrais, mais ironie de l’histoire, s’ils avaient attendu un peu plus longtemps sur la Lune, ils auraient peut-être été reçus à bras… tendus.
Infiltration
A part cet exemple très précis, et très parodique, la peur de l’invasion extraterrestre agressive est surtout un miroir de la peur très « Guerre Froide » de l’invasion militaire russe contre les pays du « Bloc de l’Ouest ».
C’est ce qui explique la variante des histoires d’invasion dans laquelle les aliens ne sont plus en train d’arriver mais sont déjà parmi nous, infiltrés.
L’idée que des extraterrestres plus ou moins hostiles seraient déjà répandus dans la population, et la remplacent peu à peu – ou en tirent les ficelles de l’intérieur – est évidemment un fuel inflammable pour les conspirationnismes en tous genres ; et s’adosse à un solide relent xénophobe et antisémite, comme toutes les théories du complot, d’ailleurs.
C’est aussi un écho très clair du Maccarthysme : la chasse aux communistes de l’intérieur pendant la Guerre Froide, aux Etats-Unis. Chasse que l’on croyait révolue mais qui connait aujourd’hui un triste regain.
Communistes, reptiliens, martiens, juifs, immigrés, même combat.
Dans L’invasion des profanateurs de sépulture, film classique de la SF sorti en 1956 et réalisé par Don Siegel, adapté du roman de Jack Finney de 1955, des envahisseurs remplacent la population par des clones d’eux-mêmes presque indétectables.
De quoi alimenter une paranoïa totale, quand arrive pas à distinguer l’original de la copie.
Une paranoïa qui évoque le Dark City, d’Alex Proyas sorti en 1998, dans lequel des « strangers » semblent manipuler une ville entière, refaçonnant les souvenirs et la vie de ses occupants pendant leur sommeil.
Bref : ils sont parmi nous, méfiez-vous de vos voisins, ils vous manipulent.
J’adore ce film !
C’est aussi cette idée d’infiltration que retourne complètement John Carpenter dans son génial Invasion Los Angeles de 1988. Les extraterrestres y sont en effet déjà là, et noyautent la société à leur profit… mais pour manipuler l’humanité à consommer, à obéir, à se reproduire et à ne surtout pas réfléchir, à grands coups de publicités.
Au contraire d’une infiltration communiste (ou « woke » on dirait aujourd’hui) qui chercherait à pourrir le cerveau des bons américains, c’est cette fois l’American Way Of Life lui-même qui est tourné en dérision et pointé pour ce qu’il est : un sur-consumérisme lénifiant dirigé par les 1% de la population qui en tirent bénéfice, c’est-à-dire les capitalistes. Et faites confiance à la police pour réprimer ceux qui voient la réalité en face.
Enfin, c’est aussi l’image que file le film culte Starship Troopers de Paul Verhoeven et Edward Neumeier – qui détourne ironiquement le roman Etoiles garde à vous de Robert Heinlein. Dans le film, le militarisme fascisant de l’humanité se déchaine contre des extraterrestres arachnides vivant en ruche : une métaphore de cauchemar communiste pour l’individualisme capitaliste tout puissant promut par le film… au second degré.
Invasion agressive ou infiltration illustrent, même quand elles sont traitées avec ironie ou décalage, l’idée d’une lutte à mort entre deux corps : le corps social « humain » capable de s’unifier d’un côté ; et le corps étranger, littéralement « alien » de l’autre.
Ils ne sont pas les bienvenus, ils ont les pires intentions, la guerre est déclarée.
Même quand ils partagent nos vies avec bonheur et ne posent aucun problème, comme dans le mythique épisode 4 de la saison 2 de Rick & Morty, Total Rickall.
Les “parasites”, définis à tort comme tels d’ailleurs, doivent être tués non pas parce qu’ils posent problème (ils n’en posent pas) mais juste parce qu’ils ne sont “pas comme nous”.
Mais que se passerait-il en cas de rencontre vraiment pacifique entre humains et entité extraterrestre ? Si l’alien venait, non pas en guerre, mais avec des intentions positives à notre égard ? Clémence va nous dire un mot de la série Pluribus.
Pluribus ou l’invasion heureuse, par Clémence Gueidan
Exit les invasions destructrices, les choc des rencontres et l’hostilité à tout crin. Dans Pluribus, les extra-terrestres viennent en paix et d’une manière qui, de toutes façons, coupe court à toute possibilité de riposte.
Pluribus, c’est la nouvelle série signée Vince Gilligan. On lui devait déjà les formidables Breaking Bad et Better Call Saul.
Ici, les visiteurs de l’espace ne débarquent pas avec des armes. Ils ne débarquent même pas physiquement. Mais grâce à un signal venu de l’espace, ils propagent une molécule qui modifie génétiquement l’ensemble de l’humanité.
Résultat : tous les humains sont connectés par l’esprit. Ce que l’un ressent, les 8 milliards d’autres le ressentent aussi. Les connaissances, les émotions, les souvenirs les plus intimes — tout est partagé. Un peu comme les Gibi.
Conséquence de cette conscience partagée : plus de cris, plus de guerre, plus de meurtre, plus de domination, plus de destruction absurde de la planète. Le monde semble enfin apaisé, ronronnant dans un calme et une harmonie dont chaque personne “infectée” se félicite. Tentant, non ?
Carol, elle, ne l’entend pas de cette oreille. Carol, c’est l’exception qui confirme la règle. Romancière cynique, dépressive, volontiers abrasive, elle fait partie de la poignée de personnes restées imperméables à cette transformation. Et pour elle, hors de question de rejoindre les autres, même si ces autres, justement, ne cessent de lui expliquer à quel point la vie est merveilleuse de l’autre côté.
Et c’est vrai, le calme et l’ordre qui règnent désormais sur la planète ont quelque chose d’hypnotisant. On en oublierait presque que près de 900 millions de personnes sont mortes pendant la transition initiale.
Mais Carol a raison de se méfier. Sur le papier, difficile de ne pas voir les choses comme un progrès, mais à y regarder de plus près, ce tableau idyllique laisse apparaître une autre réalité : celle d’une transformation imposée, sans consentement. Pas de déluge de feu, certes, mais une invasion n’a pas besoin d’être brutale pour être violente. Et c’est précisément ce qui rend la série si dérangeante : tout semble se faire pour le bien de l’humanité, alors même que l’humanité n’a jamais eu son mot à dire.
Plus pervers encore, en plus d’imposer leur paix, les Autres confisquent à Carol le droit pourtant bien légitime d’être en colère. Dès qu’elle élève la voix, s’énerve, ils perdent connaissance. Et ces évanouissement provoquent des millions de morts. Elle subit donc une transformation du monde à laquelle elle n’a jamais consenti, et en plus, elle doit garder en permanence le contrôle de ses émotions, sous peine de se sentir responsable des conséquences.
Mais les Autres ne se contentent pas de neutraliser la colère de Carol : ils essaient aussi de l’attirer dans le collectif par la séduction. Pour ça, ils lui envoient une interlocutrice sur mesure — une femme choisie pour correspondre très exactement à ses goûts qui répond à toutes ses demandes, même les plus farfelues, avec une patience exemplaire et une bienveillance désarmante. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ils comptent bien assimiler les derniers humains réfractaires dès qu’ils sauront comment s’y prendre.
Une colonisation douce, qui n’impose pas seulement une nouvelle organisation sociale, mais une nouvelle manière d’être au monde. On vous explique, avec le sourire, que tout ira mieux quand vous aurez renoncé à rester vous-même.
Pluribus est bien plus qu’une simple variation sur le thème de l’invasion extra-terrestre. Elle questionne notre rapport à l’altérité mais aussi ce que nous sommes prêts à sacrifier au nom de la paix, du confort ou de l’harmonie. Car si tout le monde pense, ressent et sait la même chose au même moment, que reste-t’il de l’individu ? À force de se fondre dans le collectif, de n’être plus qu’un grand tout, on perd ce qui fait de nous des êtres singuliers. L’interconnexion totale efface la limite entre soi et autrui — et donc la notion même d’altérité.
Alors oui, sans altérité, plus de conflits, plus de domination, plus de souffrances inutiles, un monde parfaitement fluide et apaisé. Mais sans altérité, c’est aussi la fin des débats qui font progresser, la fin de la création, la fin des surprises, la fin de l’art… bref, la fin du désordre et de l’incertitude qui font aussi toute notre humanité.
Altérités
Qu’ils veuillent notre bien (ce qui est rare) ou pas (ce qui est fréquent), les aliens de la fiction sont quoiqu’il en soit une occasion de confrontation avec une forme d’altérité. Une Rencontre du Troisième Type.
La science-fiction a exploré ce thème sous toutes ses coutures ; parfois sans se départir d’un anthropomorphisme sympathique, daté et un peu ridicule, comme dans Star Wars…
…et souvent en allant chercher des formes d’existence très différentes de nous.
Hugues va maintenant nous en faire un petit florilège littéraire.
Différentes formes d’altérité, par Hugues Robert
Il a fallu du temps à la science-fiction, vis-à-vis de la figure extra-terrestre, pour sortir du banal diptyque envahir ou être envahi, un retour du refoulé du colonisateur occidental, de l’oppresseur capitaliste ou du suprémaciste, raciste et misogyne, qui hante encore aujourd’hui les consciences et les inconscients politiques, bien au-delà du seul champ de la fiction, on ne le voit que trop bien autour de nous, presque à chaque instant.
Pourtant, comme en témoignent déjà de nombreux exemples cités par Antoine et Clémence, cette dichotomie basique, primaire, n’a rien d’une fatalité.
La gamme des interactions possibles avec l’autre imaginaire incarné par l’extra-terrestre est en réalité quasiment sans limites.
En passant notamment par la pure et simple indifférence ! Pour les mystérieux voyageurs stellaires mythiques de « Stalker » (le roman des frères Strougatski comme le film adapté par Andreï Tarkovski), la Terre n’a été que le lieu d’un « pique-nique au bord du chemin », et les incroyables et dangereux artefacts que l’on peut trouver dans la Zone ne sont que les restes et les déchets du repas. Pour les extra-terrestres de « Génocides », le roman de Thomas Disch, la destruction des humains n’est que la conséquence presque involontaire de la mise en culture de la Terre à d’autres fins, et de l’épandage à grande échelle d’engrais, de pesticides et autres fongicides.
Lorsqu’il n’y a pas indifférence, il peut y avoir malentendu, incompréhension fondamentale, sans aucune « mauvaise volonté » de part et d’autre. Barrière de la langue sans doute, barrière de la culture sans doute davantage encore. Ce sont les drames que dépeint à sa manière bien particulière Orson Scott Card, d’abord dans « La stratégie Ender » à propos d’une espèce extra-terrestre dotée d’un esprit de ruche, puis dans « La voix des morts » à propos d’une espèce semi-végétale pour qui les notions même de racine et d’enracinement ont un tout autre sens que pour nous.
La question de la communication, de sa possibilité même, est centrale ici, et Clémence nous en dira davantage tout à l’heure. L’extrême difficulté de ce contact est brillamment illustrée par deux romans très réussis, tous deux dans le domaine dit de la hard science, en SF, là où les sciences dites « dures » (mathématiques, physique, chimie, etc.) s’expriment à leur aise. « L’œuf du Dragon » de l’astrophysicien Robert Forward met en scène l’interaction entre l’espèce humaine et des extra-terrestres non organiques vivant sur une étoile à neutrons, avec des durées d’existence individuelles se comptant en dizaines de secondes humaines, tandis que « Vision aveugle » de Peter Watts , auteur canadien issu de l’océanographie et de la biologie marine, explore une comète entrant dans le système solaire en émettant des signaux que rien à sa surface ou dans sa composition ne semble pouvoir justifier. Et il faut bien sûr mentionner le magnifique « Solaris » du Polonais Stanislas Lem (avec ses deux adaptations notables en film, par Andreï Tarkovski, encore, et par Steven Soderbergh), où l’extra-terrestre n’est même pas identifié comme tel, confondu par les humains avec la planète même qu’ils sont en train d’observer.
À l’inverse, la voie de l’hybridation, communication plénière s’il en est (voie qu’évoquait précédemment Clémence) est celle explorée sous toutes ses facettes, des plus évidentes aux plus éventuellement ambiguës ou dérangeantes, par la grande autrice afro-américaine Octavia Butler, notamment dans les trois volumes de son cycle “Xenogenesis”.
Je veux toutefois évoquer une autrice et un auteur qui ont sans doute poussé plus loin que tous les autres la diversité possible des entités extra-terrestres dans la fiction.
Doris Lessing tout d’abord. La prix Nobel de littérature 2007 a toute sa vie aimé la science-fiction, et confessait au soir de sa vie regretter amèrement de ne pas s’être mise plus tôt à en écrire. Sa série machiavélique et titanesque, « Canopus dans Argos : Archives », étudie comme mine de rien, d’une manière à la fois superbement inventive et profondément retorse, toutes les manières dont des extra-terrestres peuvent avoir interagi et interagir avec les réalités terrestres comme avec les imaginaires et les réalités simulées. C’est captivant et foudroyant, par son ampleur vertigineuse comme par sa poésie subtile et inattendue.
David Brin, ensuite, a imaginé un univers peuplé de très nombreux extra-terrestres, parmi lesquels les Humains surgissent un beau matin, avec leurs compagnons dauphins et chiens devenues espèces intelligentes à part entière, et ce, à la surprise galactique générale car jusqu’ici toutes les espèces disposaient d’un parrain officiel, en remontant jusqu’aux mythiques Créateurs, des milliards d’années plus tôt. Les deux romans « Marée stellaire » et « Élévation », respectivement lauréats du prix Hugo en 1984 et en 1988, offrent, comme d’ailleurs les quatre autres romans de ce cycle, un extraordinaire panorama d’espèces extra-terrestres, toutes plus inventives les unes que les autres, avec leurs manières propres de faire société et de se relier aux autres, des plus amicales aux plus agressives, en passant par toutes les nuances ambiguës des communications malaisées ou équivoques.
C’est avec un philosophe s’exprimant à propos d’autres philosophes que je voudrais conclure ce petit zoom. Peter Szendy, non content de nous avoir régalé d’une esthétique de l’espionnage ou d’un bréviaire politique de la ponctuation, nous a offert l’étonnant et précieux « Kant chez les Extraterrestres », dans lequel, en disséquant habilement deux philosophes qui, contre toutes attentes, se sont authentiquement intéressés au sujet, il propose une véritable grille de lecture de nos rapports possibles, ou même souhaitables, à l’idée d’extraterrestre.
Carl Schmitt, considéré par beaucoup comme le philosophe essentiel et le juriste le plus influent du régime nazi, voyait ainsi – on est tenté de dire « fort logiquement » – , dans son « Nomos de la Terre », l’extraterrestre comme l’ennemi ultime, qu’il soit ennemi extérieur ou ennemi intérieur, une fois que tous les autres ont été ou auront été terrassés, l’ennemi qui vient comme justifier in fine et une fois pour toutes la fameuse « destinée manifeste » de l’expansion territoriale et de la domination qui l’accompagne.
Emmanuel Kant, a contrario, dans son « Histoire générale de la nature et théorie du ciel », œuvre de jeunesse comme dans son « Anthropologie du point de vue pragmatique », écrite peu de temps avant sa mort, construit la figure de l’extraterrestre comme le point de vue extérieur indispensable à l’humanité pour se saisir d’elle-même dans sa plénitude. Et c’est bien en affirmant la multiplicité de ces points de vue extérieurs, fussent-ils fictifs, comme nécessaires « expériences de pensée », que l’équipe tout à fait contemporaine de la revue Multitudes, avec Ariel Kyrou, Dominiq Jenvrey ou Sandra Laugier, fait vivre cette approche ô combien salutaire. Lisez par exemple l’excellent numéro 94 de la revue consacré (tout un programme !) à « l’eutopie extraterrestre ».
Peter Szendy : « À suivre les allées et venues des extraterrestres dans l’œuvre de Kant, il apparaît qu’ils sont la condition nécessaire pour une introuvable définition de l’humanité. Infatigables, échappant à toute expérience possible, ils sont pourtant inscrits au cœur même du sensible. Ils en sont le point d’Archimède, depuis lequel se trame son partage.
Lire Kant, le lire en le faisant dialoguer avec des films de science-fiction qu’il semble avoir vus d’avance, c’est le faire parler des questions qui nous pressent et nous oppressent : notre planète menacée, l’écologie, la guerre des mondes… Mais c’est aussi tenter de penser, avec lui ou au-delà, ce qu’est un point de vue. »
Deshumanisation
La plupart des situations de violence systémiques s’appuient sur la déshumanisation appuyée et systématique des victimes de ces violences. Bien pratique pour éviter de questionner nos propres actes à leur encontre.
Comme les robots, les aliens sont des victimes toutes désignées de cette déshumanisation qui justifie l’idée qu’aucune cohabitation n’est envisageable. Et qui légitime toutes les violences pour s’en débarrasser.
Surtout que, souvent, leur design n’aide pas.
On ne peut pas trop envisager de cohabiter avec les xénomorphes d’Alien quand ces prédateurs ultra-agressifs nous violent systématiquement pour implanter des monstres dans nos corps, nous traquent pour nous bouffer et sont si peu portée sur la coexsitence.
On ne peut pas discuter avec la chose de The Thing, film de John Carpenter encore, de 1982 celui-là, qui ne semble exister que pour nous pourrir.
Pareil pour les kaïjus de Pacific Rim, ces gens-là ne comprennent que la violence, et il n’y a rien à comprendre d’eux.
Aucun dialogue n’est-il donc possible ? Ce qui diffère de nous est-il donc condamné à nous anéantir, nous remplacer ou subir notre domination ? Heureusement non. Quelques exemples passionnants existent de communication extraterrestre réussie, et c’est Clémence qui va nous en dire un mot.
Mais communiquez bon sang !, par Clémence Gueidan
Aucun dialogue n’est-il donc possible ? Ce qui diffère de nous est-il donc condamné à nous anéantir, nous remplacer ou subir notre domination ? Heureusement non. Certaines fictions imaginent que le dialogue est possible… à condition de créer les conditions d’une véritable compréhension. Clémence nous en dit plus.
Avant de se taper dessus, on pourrait commencer par essayer de communiquer, non ? Mais communiquer, ça veut dire quoi ? Communiquer, c’est échanger des informations avec autrui et ça ne se limite pas à des informations factuelles. Ça implique aussi de transmettre et de recevoir des intentions et des émotions. On peut le faire avec la parole, mais aussi avec des gestes, des signes ou encore de l’écriture, de façon explicite, mais aussi de manière implicite. Et déjà, entre humains, c’est compliqué !
Dans son Encyclopédie du savoir relatif et absolu Bernard Werber le résume bien : “Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous voulez entendre, ce que vous entendez, ce que vous croyez en comprendre, ce que vous voulez comprendre, et ce que vous comprenez, il y a au moins neuf possibilités de ne pas se comprendre.”
Alors comment est-ce qu’on fait pour communiquer lorsqu’on ne parle pas la même langue ? Qu’on n’appartient pas à la même espèce ?
Dans Rencontres du troisième type, sorti en 1977, une forme d’intelligence extraterrestre tente d’établir un contact avec les Terriens. Ils finissent par y parvenir avec des séquences musicales et lumineuses.
Même si le film de Steven Spielberg débute avec des évènements mystérieux et des disparitions inquiétantes, la musique joue le rôle de langage universel et la communication permet une issue positive.
Ambiance différente dans Contact, réalisé par Robert Zemeckis d’après un roman signé Carl Sagan. Le tout premier signal reçu par les humains est… Une vidéo d’Hitler et de son discours pour l’ouverture des JO de 1936.
De quoi mettre un petit coup de stress à la population. En réalité, il n’y a ici aucun sous-entendu hostile de la part des extra-terrestres, mais il faudra tout de même une conférence de presse officielle du gouvernement pour expliquer qu’il s’agit juste d’un bête concours de circonstances.
Cette question de l’interprétation du message, on la retrouve au coeur de Premier Contact de Denis Villeneuve. Dans ce film, basé sur une nouvelle de Ted Chiang, les heptapodes utilisent un terme traduit par le mot “arme » et c’est le branle-bas de combat chez plusieurs puissances mondiales.
Oui mais le terme employé peut être compris autrement. C’est ce que défend Louise, l’experte en linguistique chargée de décoder le langage des visiteurs de l’espace.
Car il ne faut pas l’oublier : on essaye de comprendre le monde à travers des concepts et le langage n’en est qu’une représentation, un découpage qui peut varier d’une langue à l’autre.
Plus généralement, la communication avec l’altérité n’est jamais purement linguistique. Par exemple, le choix du médium utilisé pour discuter peut avoir une influence sur l’issue d’une conversation.
Il puis il faut aussi tenir compte de la temporalité. Tant qu’on ne se comprend pas bien, il est difficile d’appréhender les intentions des entités qui visitent la Terre. Résultat : le monde a peur, et les militaires exigent des réponses, et plus vite que ça ! Oui mais réussir à se comprendre, ça prend du temps.
Mais même quand les échanges sont fluides et qu’on prend le temps, il peut y avoir des malentendus. Les Hygialogues de Ty Petersen, paru chez Goater en 2023, l’illustre à merveille.
Cette novella de Saul Pandelakis met en scène un univers où des extra-terrestres, les sunđuz, ont débarqué sur Terre. Des Médiauteurices, humains et aliens sont chargés d’assurer le dialogue entre les deux espèces. Chaque jour, ils doivent échanger sur un thème précis et essayer de se comprendre malgré la barrière de la langue, les travers de la traduction, les différences culturelles… et une vitre épaisse qui les sépare physiquement.
Ce dispositif et les protocoles qui l’accompagnent cadre la rencontre, comme un poste-frontière ou un parloir. La vitre devient alors un outil politique de gestion de l’altérité. Pandelakis le dit lui-même : cette paroi “modifie la teneur du message et la manière dont les personnages se rencontrent”. La novella est d’ailleurs prolongée par un essai intitulé Esthétique et politique du guichet.
Enfin, au delà du cadre, il reste un dernier point de contexte crucial : qui sont les personnes qui s’expriment. Dans Les Hygialogues, les mediauteurices sont désignés par l’administration. Ils opèrent dans un un cadre institutionnel très contrôlé. Et s’ils échouent à dialoguer, ils peuvent potentiellement être tenus responsables.
Dans Contact, le choix de la personne qui va communiquer avec les extraterrestre est tellement important que tout un pan du récit y est consacré. Un jury auditionne les candidats, leur background, leurs motivations et décide qui est légitime pour porter la parole humaine.
Dans Premier Contact, Louise est experte en linguistique. Pour elle, “Le langage est la fondation de la civilisation. C’est le ciment qui lie les individus. C’est la première arme qu’on dégaine dans un conflit.” Et c’est précisément parce qu’elle a une conscience aigue des enjeux liés à la communication qu’elle parvient à désamorcer des situations de tension extrêmes.
Pour elle, ce ne sont pas avec les extraterrestres que la communication est la plus laborieuse. C’est surtout de faire entendre son point de vue aux militaires et à la CIA qui est pratiquement impossible. Chacun joue sa partition selon son propre prisme, et eux aussi doivent réussir à maintenir un dialogue avec la Russie et la Chine qui sont en contact avec d’autres vaisseaux alien.
Finalement, le problème n’est pas tant la difficulté linguistique que la méfiance qui bloque le dialogue, les réflexes guerrier et l’appétit insatiable des impérialismes qui risque de provoquer un dérapage sans retour.
Au moins les aliens, eux, ils font l’effort.
Altérité radicale
Sans conteste, l’auteur qui aura le plus travaillé la question de l’altérité radicale au point d’inspirer pratiquement tout ce qui s’est fait après lui, est l’américain Howard Philips Lovecraft et son tentaculaire Mythe de Cthulhu.
Apparemment ma prononciation faisait marrer des gens dans les commentaires la dernière fois; mais j’ai toujours dit “Cthulhu”.
Fondateur du genre de l’horreur cosmique, Lovecraft est un auteur majeur du fantastique et de la science-fiction, à l’origine d’une quantité de nouvelles et de tout un panthéon de créatures indescriptibles et incompréhensibles qui confrontent ses personnages à l’altérité la plus pure ; et donc, selon le point de vue de l’auteur, la plus terrifiante.
Chez Lovecraft il n’y a pas de discussion possible. Ses protagonistes meurent ou perdent la raison au seul fait de percevoir ou de comprendre une bribe de vérité à propos de ces choses venues de l’espace.
Pour Lovecraft la différence, c’est la mort. Ou la folie, éventuellement.
Dans l’une de ses citations les plus célèbres, il dit : « Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. […] Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme. »
Passionné en même temps que terrifié par les avancées scientifiques de son époque, les années 1920-30, Lovecraft était un génie littéraire et un poète, doublé d’un xénophobe ultra-raciste convaincu.
Je précise parce qu’on va me faire la réflexion : ultra-raciste même pour l’époque.
Je vous épargne le détail de sa correspondance, fournie, qui comprend pas mal d’appels au génocide et à la déportation de masse.
Je vous épargne aussi les extraits les plus racistes de ses ouvrages. Et il n’y parle pas seulement d’extraterrestres, mais aussi des noirs américains, des juifs, des immigrés et globalement de tout ceux qui n’étaient pas comme lui.
L’œuvre de Lovecraft est une cathédrale de xénophobie, qui a infusé profondément dans toute la pop culture après elle. De quoi questionner sur les fondations de nos imaginaires collectifs.
Et sa popularité en tant qu’œuvre horrifique interroge : qu’est-ce qui nous effraie le plus là-dedans ? La peur de l’inconnu, ou le fait de trouver chez l’auteur un miroir de notre propre racisme intégré ?
Conclusion : retourner le stigmate
On s’approche de la fin de cet épisode, mais je m’en voudrais de le conclure sur une note aussi sombre.
L’œuvre de Lovecraft a inspiré énormément de geeks; de fans d’horreur et de littérature depuis cent ans. C’est une influence majeure sur toute la pop culture mondiale. Et personnellement, je l’ai vraiment adorée quand j’étais ado.
Pourtant, en se diluant dans la pop culture et en étant réappropriée par des milliers de continuateurs, en romans, BD, films, jeux de rôle… l’univers de Lovecraft est devenu massivement participatif. Et sa charge réactionnaire, antiscientifique et xénophobe a été souvent gommée, voire retournée contre lui.
C’est particulièrement ce qu’a fait Matt Ruff dans son roman Lovecraft Country sorti en 2016 et adapté en série par Misha Green pour HBO. Et ça n’est pas un hasard si Jordan Peele, le réalisateur de Get Out en est coproducteur.
Trèèèès loin d’éluder la question, Lovecraft Country prend le racisme à bras le corps et met en scène des personnages noirs américains dans le sud des États-Unis au cours des années 1950. Ils y rencontrent un double danger : 1/ les monstres cosmiques et 2/ la violence raciste.
Dans le premier épisode de la série, Atticus joué par Jonathan Majors, feuillette la nouvelle de Lovecraft qui s’appelle The Outsider, et dit : « Les histoires sont comme les gens, les aimer ne les rend pas parfaites. Il faut les chérir et passer outre leurs défauts. »
Mais Lovecraft Country ne fait pas que passer outre, il endosse pleinement l’héritage pour en subvertir intégralement le discours.
Ruff renvoie Lovecraft et ses propres créatures terrifiantes dos à dos. Le monstre, c’est Lovecraft lui-même. La hideuse violence aveugle, cannibale et primitive, c’est lui et les siens qui l’exercent. La haine cataclysmique, destructrice et incompréhensible, n’est pas celle des immigrés, mais la sienne.
Le Lovecraft Country, ça n’est rien d’autre qu’un état ultra-raciste et ségrégationniste. Un pays dont la fierté blanche, dont Lovecraft disait qu’elle était « délicate » et « sensible », est bâtie sur le génocide amérindien et l’esclavage des noirs.
Dans une époque marquée par un retour du suprémacisme blanc et du fascisme, aux États-Unis comme ailleurs, Matt Ruff ne désamorce pas la charge explosive des écrits de Lovecraft. Il s’en sert.
Il ne sépare pas l’œuvre de l’artiste, il se réapproprie l’œuvre pour la retourner contre l’artiste.
Pour faire face aux racismes, aux suprémacismes en tous genres qui pensent imposer leurs idées nauséabondes et dangereuses, contre les entités malfaisantes et indicibles qui noyautent nos cerveaux pour nous monter les uns contre les autres, c’est aussi ça mener la “bataille culturelle”.
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C’est la fin de cet épisode, merci à vous de l’avoir suivi jusqu’ici.
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L’équipe
Auteurs : Clémence Gueidan, Hugues Robert, Antoine Daer
Montage : Guillaume Cage
Son : Baptiste Veilhan, Théo Duchesne
Graphisme : Morgane Sabouret, Margaux Simon
Production : Hicham Tragha
Directeur du développement des collaborations extérieures : Mathias Enthoven
Co-directrice de la rédaction : Soumaya Benaïssa
Directeur de la publication : Denis Robert
Références citées
PLANÈTE B : SOMMAIRE DES ÉPISODES
Fondateur de Cosmo Orbüs depuis 2010, auteur de L’étoffe dont sont tissés les vents en 2019, co-auteur de Planète B sur Blast depuis 2022 et de Futurs No Future en 2025.

Designer multiclassée. Journaliste pour Capture Mag, podcasteuse dans Sale temps pour un film et co-autrice de Planète B sur Blast depuis 2024.









