« Ce qui est arrivé au rêve américain ? Il est devenu réalité ! »

— Watchmen, les Gardiens

Dans mon précédent article, Contre les « futurs souhaitables », je cherchais à revoir l’idée selon laquelle l’injonction à une science-fiction de futurs désirables me semblait limitée, voire stérile. L’article lui-même m’a valu quelques compliments et pas mal de critiques, que je comprends parfaitement. Cette deuxième partie cherche donc à préciser le fond de cette réflexion en défendant l’utilité des futurs sombres avant d’inviter à revoir l’opposition binaire entre utopie et dystopie.

Pour des dystopies politiques irrécupérables

Les futurs sombres ont le mérite de poser frontalement les questions qui fâchent, de pointer les périls qui existent d’ores et déjà et les épreuves en gestation dans le présent. Les fictions noires ont le mérite de n’être solubles dans rien, et surtout pas dans la bien-pensance marketing qui récupère y compris les plus légitimes des imaginaires réenchantés. En s’échinant à l’infréquentabilité, un bon nombre de dystopies se rendent moins facilement récupérables que les futurs dits « souhaitables » sans un réel effort, conscient et durable, de dépolitisation.

Ce qui ne veut pas dire que les futurs dits « sombres » sont hors d’atteinte, et ne pourraient être assimilés par les forces qu’ils contestent (en première place desquelles le capitalisme). Le cyberpunk y est salement passé, et comme lui de nombreux genres et œuvres se bornent souvent à l’illustration d’un genre dystopique peu à peu dépouillé de sa charge oppositionnelle. En essayant d’alerter, il arrive que la SF créé des motifs, poncifs, et clichés connus, qui seront ensuite peu à peu réduits à leur dimension esthétique.

A considérer que la fiction doive jouer un rôle politique dans les représentations qu’elle induit, comportements qu’elle pré-scénarise et les aspirations qu’elle fait naître, alors la question est sans doute moins de se demander s’il « faut » créer une SF « sombre » ou « positive » mais si le récit ainsi porté sera oppositionnel, émancipateur, récupérable ou détournable. Et par qui, et pourquoi. Le « comment » nous surprendra toujours.

L’utopie des uns est l’enfer des autres

C’est d’autant plus vrai, d’après moi, que la science-fiction illustre bien que l’utopie des uns est souvent l’enfer des autres. Qu’un « monde souhaitable » imaginé par untel ou untel a bien des chances de ressembler à l’horreur pour de nombreux autres. Le Transperceneige est un monde souhaitable pour les habitants des wagons de tête qui étouffent leur culpabilité, comme Zalem l’est pour les classes privilégiées de Gunnm. Minority Report, Robocop et Psycho-pass incarnent sans doute les horizons souhaitables de toute une frange sécuritaire – dominante – de nos classes politiques actuelles. Pour reprendre un slogan devenu récurrent en manifestations : 1984 n’était pas supposé devenir un mode d’emploi. Et s’il l’a été c’est bien que certaines personnes le reconnaissent comme en partie souhaitable. Au moins sous le fascisme, on a la sécurité (ou pas).

Gunnm Zalem dystopie
Zalem, ville suspendue pour classe supérieure de Gunnm.

Les valeurs qui président à l’imaginaire utopique peuvent être positives, universelles et très belles – ou immensément frelatées. C’est le cas de l’eugénisme et de l’optimisation génétique du Meilleur des Mondes dont le titre ironique démontre quand même qu’il peut être vu comme souhaitable, ou de Gattaca. Les deux promeuvent des futurs radieux selon les systèmes de valeurs de leurs instigateurs dans la fiction. Et si, dans Gattaca, certain(e)s sont laissés sur le bas côté, Le Meilleur des Mondes remporte plus ou moins l’adhésion de bonne foi de la majorité de sa population en réduisant leur spectre du désirable.

Autre exemple plus proche de nous dans le réel, Le Puy du Fou promeut un « monde idéal » enfanté de l’esprit nationaliste de son créateur, un monde parfait selon le récit national d’extrême droite, qui peut être analysé comme une utopie ou une dystopie selon le point de vue duquel on se place. Idem avec le monde de Disney, présenté comme magique par la firme éponyme et dépeint comme totalitaire dans le roman Melmoth furieux de Sabrina Calvo.

A rebours de celles et ceux qui voudraient dépolitiser le rapport à l’art, je crois profondément que toutes les œuvres ont une porté politique et prennent place, qu’elles le veuillent ou non, dans les frictions culturelles en cours. Ce qui est universellement désirable n’est pas tellement sujet à débat (ex. tout le monde a droit au bonheur), et l’apport des fictions se situe donc plutôt dans la zone grise : dans la prise de partie sujette à dissensus (ex. la société doit évoluer pour mettre fin à la normativité patriarcale oppressive).

Fictions complexes contre morales simplistes

Dans mon précédent article, je disais que l’utopie était un genre stérile. Cette remarque est sans doute un peu injuste dans la mesure ou les utopies, justement, dépendent du regard de celles et ceux qui les reconnaissent comme telles. Ce qui n’est pas stérile, en tous cas, ce sont les utopies inaccomplies ou « ambiguës » pour reprendre le mot d’Ursula Le Guin, les univers alternatifs qui laissent prise à la critique, aux zones d’ombre ; et les parcours inspirés par le désir de mieux de personnages qui cherchent à faire advenir un idéal dans un monde dur. La Horde du Contrevent met en scène un projet de refondation de la vie collective que l’on pourrait juger utopique, mais ce n’est pas une utopie accomplie, c’est un idéal discutable, en construction, qui soulève d’innombrables pistes narratives et éthiques. Et qui est infiniment sujet à caution. Les personnages de La Horde ne sont pas tous épanouis et heureux d’être là, loin s’en faut, et la plupart se font tuer brutalement pour un idéal qui n’est pas le leur. C’est l’une des forces du roman : proposer un monde alternatif plutôt que meilleur, en ouvrant la porte à toutes les appréciations possibles, sans nous le vendre comme nécessairement meilleur.

Dans un autre genre, la fin de Watchmen a ceci d’incroyable qu’elle assume le conflit moral : l’utopie d’un monde unifié, échappant à l’holocauste nucléaire n’est possible qu’après le massacre de millions d’innocent(e)s. Les personnages assument leurs choix et le spectateur est livré à lui-même, contraint de se positionner sur son appréciation morale de la situation. Bref, Watchmen comme La Horde du Contrevent proposent des alternatives immensément critiquables et, dans le paroxysme propre à la fiction, forcent à interroger nos propres valeurs.

Watchmen dystopie
« Un monde en paix mérite des sacrifices. » Watchmen, les Gardiens.

Il est en fait urgent de sortir de l’opposition binaire entre utopie (= bien) et dystopie (= mal), et de reconnaître que les univers les plus trash et nihilistes peuvent porter des discours positifs, d’émancipation, d’espoir et susciter l’envie de passer à l’action (La parabole du Semeur) ou plomber irrémédiablement par un excès d’images sinistres et immorales (La Route). Le curseur « bon ou mauvais futur » n’est pas un critère pertinent pour jauger la portée politique des récits.

Confiance aux publics

Parallèlement, il est peut-être aussi simpliste de trop s’appuyer sur les auteurs et autrices pour créer des messages tout faits, clés en main, en s’imaginant que les publics seraient autant d’éponge absorbantes sans recul critique ni capacité de réappropriation vis-à-vis des œuvres. Dans son excellent ouvrage Les pouvoirs de l’enchantement, usages politiques de la fantasy et de la science-fiction, la chercheuse Anne Besson met en garde contre la tentation de créer utile, des fictions morales ou moralisantes. A trop regarder les récits pour leur pouvoir transformateur supposé sur le réel, on en oublierait presque le pouvoir des communautés de réception dans la compréhension de ces œuvres. A mettre trop d’intentionnalité derrière la création, et à la rendre trop explicite, on risque tout simplement de verser dans le discours moralisateur, à la fois peu porteur narrativement et peu utile politiquement, au lieu de se nourrir de la complexité du réel pour mettre en scène la dissonance et la contradiction inhérentes à l’expérience humaine.

Car si les fictions sont indéniablement porteuses de regards et d’idées singulières, intentionnelles ou pas, elles sont également largement réinvesties et politisées par leurs publics. En témoignent les échos reçus par Joker, V pour Vendetta ou Squid Game – œuvres pourtant issues de la grande machinerie du divertissement marchandisé – dans les mouvements contestataires à travers le monde. Le rôle des auteurs et autrices est de proposer leur vision, tout en sachant qu’ils en perdront forcément le contrôle. A eux de voir s’ils souhaitent accompagner les mouvements de réappropriation (comme par exemple J.K. Rowling invitant à la fanfiction même jusqu’à ce que les communautés de fans s’affranchissent de son propre regard d’autrice sur son œuvre – et de ses propres idées et prises de position) ou les combattre (comme les majors livrant une guerre légale à quiconque touche une œuvre sous copyright).

Sans doute est-il nécessaire de considérer – en plus des œuvres – la manière dont elles sont comprises, reçues et réinvesties de sens en fonction de leur contexte de production et de réception. Faisons confiance aux publics pour tirer leurs propres conclusions, pour nourrir de sens leurs histoires préférées et s’en servir pour donner du sens à leurs vies et au monde qu’ils habitent.

Conclusion

Dans son ouvrage, décidément passionnant, Anne Besson dénote en parlant de Philip K. Dick à quel point les situations d’incertitude, de confusion quant à la réalité, sont souvent ramenées dans son œuvre à une expérience limite plutôt qu’à un régime normal de perception. Voici sans doute une clé de compréhension essentielle du sujet : il me paraît crucial de créer des fictions complexes, de mettre en scène l’indécision et l’ambiguïté comme rapports au monde et régimes de perceptions normaux, habituels et partagés ; comme parties intégrante de la condition humaine. Car c’est dans cette confusion et cette indécision que chacun(e) interroge ses valeurs et, in fine, s’approprie les œuvres pour grandir avec elles.

~ Antoine St. Epondyle

Photo : Matthew Abbott. The New York Times.

2 Commentaires

  1. Deux articles super intéressants ! Ca fait un moment que je m’interroge à ce sujet, et que je n’arrive pas à écrire sans comprendre pourquoi. Je crois que tes réflexions m’ont aidé à démêler le fil. Merci beaucoup ! Je vais essayer de creuser ça davantage maintenant ^^

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici