Préférence Système, Ugo Bienvenu et la mémoire du monde

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Préférence Système Ugo Bienvenu
Préférence Système, Ugo Bienvenu

« Chaque homme dans sa vie assiste à la fin d’un monde.
Le sien. »

Ugo Bienvenu est une sorte de prodige à l’œuvre foisonnante, au style incroyablement personnel et aux thématiques futuristes passionnantes. Avec Préférence Système, sans doute son album le plus applaudi à ce jour, il propose une fable postcyberpunk sur la transmission et la mémoire. La question posée : et si la société des traces numériques et des datas était paradoxalement une société d’absence de mémoire ? Qu’en est-il des récits partagés à l’heure de l’atomisation de chaque chose en flux de données, et de chacun(e) dans sa bulle de filtre ?

Tri sélectif

Préférence Système imagine un futur proche où, pour laisser de l’espace libre (au sens strict d’espace de stockage) aux réseaux sociaux et aux productions actuelles, des juges et des archivistes sont contraints de supprimer des teraoctets de culture passée peu consultée. Une fuite en avant, lorsqu’on comprend que cette suppression massive ne permettra de gagner que quelques années d’avance au maximum. Ainsi l’humanité scelle-t-elle son destin dans le présentisme en effaçant son histoire et sa culture au profit d’échanges immédiats toujours plus nombreux.

Et les créations présentes n’ont rien de jouissives. Vues par Ugo Bienvenu, le marché (car c’est essentiellement ça) se partage entre art contemporain absurde, créé au nom de « la thune » et interminables saisons de séries publicitaires au profit de grandes marques. Tout n’existe que dans la consommation immédiate, dans un sentiment d’urgence permanent et sans un regard en arrière. On raye une œuvre autrefois adulée comme on supprime un fichier sur un ordinateur. Il faut faire de la place, et vite.

La métaphore est transparente et pourrait aussi bien se lire pour les autres enjeux du siècle ; court-termisme des décisions face au réchauffement climatique, court-termisme de la décision politique qui s’ignore sous de fausses allures de « bon sens », court-termisme de la période aveugle à ses racines (au sens strict) et perdue dans un mode de vie postmoderne consumériste. Cette situation inspire à un robot la phrase :

« Tu connais les humains, ce qu’ils détruisaient hier ils en ont besoin aujourd’hui. »

Préférence Système Ugo Bienvenu
Préférence Système, Ugo Bienvenu

Post-humanité

Dans cette époque absurde, un couple dysfonctionnel s’endette pour acheter un appart à 20 000 euros du mètre carré, vivant sa vie typique et apparemment sans histoire. La tourmente dans laquelle ils finiront plongés tient à ce réflexe de survie mentale : Yves (qui est archiviste) sauvegarde clandestinement des œuvres promises à la destruction. Leur fille à naître, confiée à Mikki la mère porteuse artificielle devra vivre sans eux, et ouvrir l’ère de la post-humanité en prenant le relai de cette humanité en déshérence, prise en étau entre rêves de bonheurs contrefaits et enfermement dans ses carcans de pensée (comme Émilie qui ne sort plus de chez elle à cause de son travail). L’histoire ne dit pas avec quel succès, mais une fenêtre est ouverte vers un futur moins ignorant que ne l’est le présent.

Ugo Bienvenu signe ici une œuvre postcyberpunk (assaisonnée à la sauce contemporaine) qui dénote avec l’accélérationnisme généralement associé au genre. Son trait atypique, pop, inspiré par la publicité de la grande époque des années 50 évoque le bonheur « parfait » vendu par les débuts de la société de consommation de masse… créant une dissonance rétrofuturiste impeccable pour nous rappeler cette évidence : l’aujourd’hui sera le passé de demain.

Il n’est plus question ici de faire s’accélérer les technologies et la fuite en avant d’une société moribonde, mais de prendre le temps de connaître et comprendre les époques passées, moins pour les glorifier que pour diversifier notre rapport au monde de multiples facettes de réel. Le robot n’est pas une nouvelle forme de vie au-delà de l’humain comme chez Mathieu Bablet ni un danger à combattre comme dans les œuvres singularistes ; c’est un passeur, un auxiliaire à la mémoire infaillible, qui peut être programmé pour servir l’éducation et la transmission. Il n’y a qu’un pas de Mikki à Wiki, la racine des encyclopédies participatives, sortes de mémoires numériques partagées pour époques en quête d’elles-mêmes. Mémoires qui rappellent, au-delà des quêtes de bonheur individualistes, la grandeur de ce que l’on peut faire ensemble.

~ Antoine St. Epondyle

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