S’il y a bien une œuvre qui mérite le qualificatif de « post-cyberpunk », c’est Carbone & Silicium le dernier chef-d’œuvre en date Mathieu Bablet. Non que l’étiquette ait en elle-même tellement d’importance, mais ce nouveau pavé dans la mare d’une science-fiction trop peinardement installée dans ses thématiques rétrofuturistes à un mérite parmi beaucoup d’autres : celui de faire mentir quiconque prétendrait qu’ « on ne peut plus faire de science-fiction aujourd’hui ».

Je m’en étais arrêté à Shangri-La, phénomène surprise de la bande-dessinée française paru en 2016 et dont le style graphique détonnant révélait un propos politique radical potentialisé par un rapport organique et sensible à la fiction. L’exploitation de la vie (animale, humaine) et l’impossibilité d’une révolte laissaient planer sur l’humanité un terrifiant constat appelé au dépassement par un improbable héritage. J’en étais là, donc, lorsque j’eus le plaisir et l’honneur d’être contacté par les éditions Ankama pour animer l’événement de lancement de Carbone & Silicium, avec Mathieu Bablet, en août 2020 au Mans. Sautant à pieds joints dans le train et sur l’album, j’eus la claque et double claque de découvrir cette suite thématique (mais pas suite stricto sensu) de l’opus précédent, dont l’histoire met en scène l’errance de deux androïdes perdus dans les trois cent prochaines années de la Terre.

Il m’a bien fallu un an pour digérer le choc et vous en livrer, ici, une petite lecture.

Pour le pitch simple, rendez-vous sur mon article dans Usbek et Rica. Pour le détail, accrochez vos ceintures.

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La couverture de Carbone & Silicium par Mathieu Bablet

Collapsodroïde

Tout commence par un constat d’échec. L’humanité au faîte de sa puissance (« très inégalement répartie » dirait William Gibson) crée deux intelligences artificielles fortes, Carbone et Silicium, prototypes et premiers représentants d’une longue série de robots destinée à « inonder le marché » de l’aide aux personnes âgées. Financée par les fonds d’investissement du secteur des maisons de retraites, la Fondation Tomorrow fait ce grand écart intellectuel typique du capitalisme tardif : dédier la plus pointue des technologies au fait de pallier le déficit d’empathie crasse de l’humanité. S’occuper des vieux n’est pas rentable, au contraire de leur vendre des robots (hors de prix, j’imagine). Une obsolescence est programmée au bout de 15 ans (« comme un chat, en gros ») permettant de renouveler le marché. Le leitmotiv indémodable « high-tech, low life » du cyberpunk grande époque trouve ici sa première occurrence d’une longue série.

Les deux droïdes Carbone et Silicium sont donc enfantés des manquements empathiques, des veuleries mercantiles de l’humanité et du rêve démiurgique de Noriko leur conceptrice workaholic névrosée. Celle-ci, qui pressent un monde au bord du gouffre, place tous ses espoirs dans sa création qu’elle imagine émancipée des héritages psychosociaux inhérents à toute éducation. Détachés de la filiation, les robots seraient plus libres. Elle néglige sa propre fille, considérant ses androïdes comme nécessairement plus « parfaits », la petite apprécie moyen.

Créés pour ces « mauvaises raisons » les deux robots jumeaux tâcheront de donner un sens à leur vie, l’un (Silicium) par le voyage, la solitude et la découverte et la préservation d’une identité de corps qui lui est propre ; l’autre (Carbone) en tissant du lien aux autres, par la sédentarité, l’engagement et la réinvention constante. Bien que conçus à l’exact identique, iels vivent des expériences différentes et leurs chemins de vie distincts les amènent à développer des personnalités tout à fait uniques pendant que, derrière, le monde s’effondre.

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Carbone & Silicium, Mathieu Bablet – Ankama

L’album esquisse, sans entrer dans le détail des causes et des conséquences, une toile de fond effondriste à mesure que s’égrènent les années. Les sociétés du Nord, au paroxysme de la consommation, de la high-tech et des inégalités se délitent et s’embrasent, s’effondrent, disparaissent… se reconfigurent. Les corporations deviennent des sectes, les robots s’émancipent et deviennent une nouvelle forme de vie, les bidonvilles s’étendent à perte de vue et la vie, inlassablement, continue. Carbone y verra un éternel schéma de violence et de domination, consubstantiel à la nature humaine car soumise à « l’égo et l’incapacité à penser en dehors de soi-même ».

Les échecs de l’humanité affleurent partout, révélant frontalement les constats dépités, brutalement nostalgiques, de l’auteur quant à la violence du monde. L’humanité, en effet, cumule les erreurs et les violences que ne rattrapent (presque) pas une once de bienveillance ou de solidarité au long de l’album. La beauté est là, c’est vrai, dans le monde et ses paysages, dans l’ivresse d’être simplement en vie et dans la relation unique qu’entretiennent Carbone et Silicium, à des éons des clichés romantiques sur l’amour, la fraternité ou l’amitié.

Cette beauté peine pourtant à rattraper la violence des échecs répétés et indépassables de l’humanité. Et la référence explicite au petit Alan Kurdi, réfugié kurde syrien mort sur une plage Turque à l’âge de trois ans et dont la photo avait fait le tour du monde sans provoquer de changement dans les politiques d’accueil des « migrants », enfonce le clou de la faillite collective.

Post-humanisme

Pour Carbone et Silicium, c’est la vie qu’il s’agit d’inventer sans modèle à suivre. L’humanité n’est plus le pinacle de la sensibilité et de l’intelligence vers lequel les robots devraient tendre. Les classiques de la SF robotique, Ghost in the Shell, Blade Runner, Asimov… sont éparpillés façon puzzle par le post-humanisme de Mathieu Bablet. Rien ne viendra sauver les humains, prisonniers de leurs désirs qu’encagent une rationalité de façade. L’humanité n’est pas un horizon à atteindre, elle est dépassée dès les premières cases (« vous savez déjà comment vous allez finir, non ? »). C’est un modèle obsolète, dysfonctionnel, dont la pseudo-intelligence (« une bête question de nombre insuffisant de neurones ») n’a rien à offrir.

Dès lors, les mondes s’égrènent par sauts temporels de quinze ans (la durée de chaque génération robotique, changeant de couleurs au gré d’un processus, cyclique, d’entropie / reconstruction…). Sauts durant lesquels Carbone et Silicium semblent finalement moins en recherche d’une solution (à quel problème ?) que de lien (Carbone) et de découverte (Silicium). Livrés à eux-mêmes dans le bourbier existentiel, ils rappellent Le Tombeau des Lucioles (火垂るの墓, Isao Takahata, 1988) où deux enfants veillent l’un sur l’autre dans le chaos du monde qui s’effondre. Carbone et Silicium sont les témoins privilégiés de la transition, à la fois héritiers et étrangers au monde. Un pieds dedans, un pieds dehors.

Carbone & Silicium est post-cyberpunk parce qu’il dépasse les motifs et thèmes rebattus de ses prédécesseurs, assumant leur héritage (plusieurs œuvres sont explicitement citées) pour mieux le dépasser dans une perspective post-humaniste qui écrase les convictions simplistes qui feraient de l’humain le centre du monde. « Peut-être qu’on a simplement mis les humains sur un piédestal un peu trop haut. » dira Silicium. La messe est dite.

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Carbone & Silicium, Mathieu Bablet – Ankama

Robotique sensible

Que reste-t-il alors à regretter ? D’où vient ce sentiment de nostalgie profonde qui imprègne l’album entier, sentiment cristallisé par les paysages fabuleux de la Terre sauvage, bâtie, détruite ou renaissante ? Carbone et Silicium sont, bon gré mal gré, les héritiers de ce monde. C’est là que l’album prend la suite évidente de Shangri-La, qui se terminait sur l’apparition d’une nouvelle humanité sur Titan, issue des rêves démiurgiques de la firme Thianzu et de ses horreurs mercantiles. L’album Carbone & Silicium ne s’attarde plus sur la description des sociétés périmées ni sur les révoltes qui les traversent, et part d’emblée trois crans plus loin.

Conçus pour veiller sur des personnes vulnérables, les personnages tranchent radicalement avec le cliché de la robotique froide et insensible. Leur qualité principale est justement de ressentir, de faire preuve d’empathie pour les humains avec lesquels ils partagent le monde et qui les ont enfanté – bien qu’ils s’en écartent franchement. Ni Carbone ni Silicium n’est en proie à la fascination de nombreux robots de SF pour leur créateur. Eux comprennent d’où ils viennent, leur rapport à la vie est matérialiste. Leur énigme n’est pas dans le rapport mystique / psychanalytique au démiurge (Noriko meurt vite et salement) mais dans LA question existentielle qui les hante, comme elle hante une partie de notre génération face aux cataclysmes climatiques annoncés : que faire ?

De sa sensibilité, Silicium tire une soif d’émerveillement pour les beautés de la Terre. Il veut tout voir et explore en solitaire des paysages parmi les plus sublimes que j’ai vu en BD. Au fur et à mesure, les villes moches, grises et bétonnées, laissent plus de place aux décors naturels grandioses comme pour tourner la page de l’humanité en la purgeant dans la beauté d’un monde résilient ( » — Comment va le monde d’ailleurs ? — Il se reconstruit doucement. »). Sous la plume de Bablet, les décors post-apocalyptiques deviennent sublimes et poétiques tandis que Silicium invoque un droit individuel à la fuite.

Carbone au contraire se lie avec celles et ceux qui vivent avec elle, explore un autre type de sensibilité entre lien aux autres et engagement vital dans le monde. Elle monte un mouvement d’émancipation robotique pour quitter la corporéité physique et passer en réseau, symbole de son abdication du tangible au profit de la pureté-foudre d’une intelligence et d’une sensibilité illimitées par la fusion des êtres. « Car la sagesse et l’intelligence ne peuvent être que collectives. »

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Carbone & Silicium, Mathieu Bablet – Ankama

Échappatoire ou révolution ? Désir ou intellectualisation ? Sédentarité ou nomadisme ? Identité propre ou fusion collective ? Vie physique ou dématérialisation ? Les protagonistes ne détiennent aucune réponse aux ambivalences enchevêtrées des questions qui les taraudent. 

L’un et l’autre ont pourtant tort de croire parfois s’extraire de la masse. Créés par les humains à leur image, ils demeurent profondément proches de leurs créateurs – paradoxe et malédiction – ils sont prisonniers de leur corps fragiles et stupidement bipèdes. Paradoxalement pourtant, c’est ce corps qui est le seul véhicule de leur conscience et la seule interface dont ils disposent pour percevoir et ressentir le monde, donc pour développer leurs émotions. Soumis au temps cyclique pour Carbone, qui change d’enveloppe tous les 15 ans, et au vieillissement pour Silicium qui bricole un maintien de lui-même jusqu’aux extrêmes limites, leurs enveloppes charnelles sont les premiers lieux du processus de réinvention vital que les anime. Carbone et Silicium se modifient, s’améliorent, se reconfigurent en laissant très vite tomber les oripeaux du genre, du sexe, de l’ethnie et finalement de l’anthropomorphie. Ainsi vivent-ils par mutations successives, incarnant l’ambivalence d’une identité stable dans un monde changeant ; tentant de peindre le monde sur eux-mêmes, rejouant le match entre identité et collectif.

Contrairement à une majorité de la science-fiction cyberpunk robotique qui place les robots comme d’abord rationnels et ensuite sensibles (évolution de la machine vers l’humain) ; Carbone & Silicium met en scène des robots pour lesquels le rationnel et le sensible sont entremêlés. Conçus pour le « care » ils mettent leur intelligence supérieure au service d’une vision du monde atypique (on est loin de Terminator, cité explicitement lui aussi), du soin de la planète, des autres, d’eux-mêmes. Ils déplorent, génération après génération, ce que le philosophe Baptiste Morizot appelle une « crise de la sensibilité » : « un appauvrissement de ce que pouvons sentir, percevoir, comprendre et tisser à l’égard du vivant. Une réduction de la gamme d’affects, de percepts, de concepts et de pratiques nous reliant à lui. »

Face à l’éternel retour de la violence, des guerres d’égos et de domination des désirs propres à l’humanité, Carbone et Silicium conçoivent une nostalgie abyssale qui transpire de l’album entier.

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Carbone & Silicium, Mathieu Bablet – Ankama

Seuls ensemble

Dans un paysage science-fictionnel obsédé par les années 80 et les motifs resucés jusqu’à écœurement, Mathieu Bablet impose les thèmes et revient à la base : confronter le monde à ses échecs et à sa responsabilité, anticiper un futur possible pour poser frontalement la question du rôle de l’humanité et les perspectives des générations à venir.

Partagé entre nostalgie d’un âge d’or sur lequel il n’a aucune illusion et mélancolie d’un futur qu’il pressent pire que mieux, Bablet sublime sa tristesse sans se faire d’illusion, esquisse le dialogue entre plusieurs façons d’être au monde – entre engagements collectifs et vie personnelle – déni et réalité – responsabilité et fuite. Il se fait « désespéré mais pas pessimiste » pourrait-on dire en reprenant les mots d’Yves Citton et Jacopo Rasmi dans Génération Collapsonautes, naviguer par temps d’effondrement (Seuil, 2020). Il brosse un tableau générationnel qui invite à prendre du recul sur nous-mêmes et sur le monde dont nous héritons et que nous laisserons en héritage ; en cessant la fascination narcissique qui nous amène à nous considérer comme comme le sommet de l’évolution quand nous en serions plutôt une erreur.

Ambigüe comme l’était déjà Shangri-La, la fin de Carbone & Silicium sonne à la fois comme une poursuite du rêve et un renoncement, un accomplissement collectif où ne se dissoudrait par totalement la conscience de soi. Elle laisse ouvertes les lignes de fuite esquissées puis développées au long de l’album. Livrés à eux-mêmes, Carbone et Silicium font l’expérience de la solitude, inhérente à la condition humaine : « on n’a jamais vu de cercueil pour deux. » dira Silicium. Et pourtant… au fil de trois cent et quelques années pour autant de pages à la beauté solaire, les deux jumeaux parviendront à contrecarrer cette solitude. Ils s’opposent pour mieux se retrouver, tissent un lien unique et arpentent ensemble les turpitudes des mondes à venir.

~ Antoine St. Epondyle

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