Alien 3, émergence du « cyberdoom »

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alien 3 cyberdoom

Alien 3 est apparemment l’un des plus mal-aimés de la famille, et au-delà de ses conditions de production erratiques causant quelques défauts, c’est peut-être aussi à cause de sa radicalité totale dans le genre de l’horreur spatiale nihiliste. Si Alien le huitième passager était un tube de heavy metal, nul doute que Alien 3 en serait sa version doom, c’est à dire plus désespérée encore.

On pourrait analyser bien des choses de la saga Alien et notamment sous l’angle du rapport entre le corps (humain / alien) et la machine-vaisseau (ou base) qu’il hante tantôt comme un spectre tantôt comme un prédateur. On pourrait parler de l’apport de Giger sur l’organique de la machine, sa sexualisation et celle du monstre, tout ça a été fait largement et je n’y reviens donc pas ici. L’analyse particulière qui retiendra mon attention pour analyser Alien 3 dans cet article, est l’analyse cyberpunk.

A priori rien d’évident à considérer Alien 3 comme un film cyberpunk. Nous sommes en présence d’un survival spatial tout ce qu’il y a de plus pur dans la lignée des précédents opus, qui lâche un peu la bride de « l’actioner » pour renouer avec le survival pur. Pourtant, à bien y regarder, on peut constater de nombreuses proximités avec le genre.

Alien 3 donc, fait suite à Aliens et Alien. Contrairement à ses prédécesseurs cultes de l’horreur et de l’action horrifique, qui ménageaient bon gré mal gré une porte de sortie au spectateur par le personnage de Ripley, Alien 3 n’en offre aucune, ni secours ni raison d’espérer. Et ce dès le début du film qui commence sur les chapeaux de roue en tuant – hors champ – la fillette survivante d’Aliens, noyée dans son tube cryonique en bras d’honneur au message d’espérance tout relatif du film précédent. Ambiance.

Alien 3 comme les autres, se déroule extrêmement loin de la Terre. Dans cet espace ou « personne ne vous entendra crier », mais surtout dans une zone à la fois isolée (une prison) et sinistrée (à l’abandon) – peuplée par des marginaux eveillés à la foi sous la forme « d’une sorte de millénarisme apocalyptique » d’après le médecin Clemens. Bref : l’action se déroule à la marge de la marge, chez les rebuts des rebuts, vivant et travaillant dans une prison en équilibre d’autant plus fragile qu’un alien s’y invite et avant lui une femme, Ellen Ripley bien sûr, qui avait déjà tôt fait de déstabiliser le fragile équilibre social des prisonniers par sa seule présence dans la place.

Et quelle place ! Le lieu de l’action d’Alien 3 est déjà tout un poème : une planète-prison de haute sécurité, désertée de ses cinq mille prisonniers et plus habitée que par vingt-cinq repris de justices, deux matons et un médecin, réfugiés dans cet enfer mécanique industrieux à la vague vocation de fonte de containers supposés contenir des déchets. Évidemment, le container à déchet est une métaphore de la prison elle-même, labyrinthe de métal à l’abandon (rien ne marche), contenant les « déchets » de la civilisation humaine, des parias « voleurs, violeurs, assassins » qui devront se démerder pour faire corps et ne pas se faire massacrer par l’alien en s’alliant tant bien que mal à Ripley ; et qui n’y parviendront pas.

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Il est d’ailleurs fascinant de voir comme la « civilisation » dont les personnages semblent avoir été écartés, n’apparait qu’à la toute fin du film sous la forme du commando de la Weyland-Yutani, corporation semble-t-il toute puissante puisqu’elle remplace toute référence à un état, possède absolument tout (son logo est omniprésent) à commencer par ses propres prisons et expéditions d’exploration / forage (dont le Nostromo du premier film était partie). La Weiland-Yutani, à laquelle tous les films font une référence de plus en plus appuyée (voir Prometheus et Covenant), est l’alpha et l’oméga du pouvoir qui possède droit de vie ou de mort sur les personnages et sur l’alien qu’elle cherche systématiquement à maîtriser pour en faire une arme, un objet d’étude, un filon financier, on ne sait pas trop. Première occurrence du motif cyberpunk de la corporation toute puissante, incarnée par un commando de tueurs venus lessiver les prisonniers au lieu de les secourir, ce qui rappellera Moon par exemple, et ses travailleurs sacrifiables pour le bien de l’entreprise qui les exploite.

Alien 3 se distingue aussi par sa forme : un décor quasiment abstrait, de labyrinthe dont on n’aura qu’une vague idée des dimensions, des personnages quasiment anonymisés, crânes rasés et guenilles, et des chances de survie réduites à néant à la fois par l’alien et par la Weyland dont les commandos masqués, anonymes eux-aussi, sont guidés par un individu à l’exacte figure de Bishop, l’androïde du volet précédent, dont on ne saura pas au juste si c’est un humain (Weyland lui-même ?) ou un androïde. Cette lecture nous fait apparaître le monde d’Alien 3 comme un monde où l’humain serait arrivé à sa date de péremption – métaphorisée sous la forme de l’alien-machine-à-tuer pourchassant les personnages dans un dédale machiniques gigerien où tout est fait pour confondre la bête et les éléments du décor, tuyaux, rouages etc. La scène où Ripley confond une turbine et le crâne de l’alien est, à ce titre, caractéristique.

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Les frontières s’effacent donc, entre les individus ramenés à leur nature de proie anonymes réfugiés dans une foi sans issue, et en proie à une libido frustrée qui cause uniquement des tensions et des problèmes ; en proie surtout à une créature imbattable elle-même confondue avec la grande machine qui sert de lieu de vie et de mort à cette population contrainte de s’aliéner à une foi sans issue pour accepter ses conditions de vie. Les hommes de la Weyland, eux, semblent aussi être des machines et même ce dernier, on l’a vu, n’a pas un statut très clair.

La seule vague lueur d’espoir du film survient à la toute fin, lors de la scène du suicide de Ripley qui empêche la reine d’être récupérée par les chercheurs de la Weyland. Bref : tout le « positif » du film est une autodestruction pour empêcher un mal pire encore.

Alien 3 rappelle ici volontiers BLAME! ou le « monde réel » de Matrix : un univers posthumain nihiliste dans lequel aucun combat n’a réellement de sens face aux démons machininiques implacables qui traquent, sans relâche, une humanité suante en haillons. Une humanité aussi, qui se raccroche à de vagues croyances pour s’empêcher de sombrer tout à fait – ou n’agit que de manière froide et inhumaine pour la poursuite d’un pouvoir supérieur incarné par un homme à tête d’androïde dont on ne sait pas, in fine, s’il est un homme ou une machine de plus. Le film est donc passionnant à ce titre : il incarne les motifs classiques du cyberpunk sans en omettre un seul, mais les éloigne des villes-mondes et de l’anticipation sociale pour l’ancrer dans le presque-abstrait et le plonger dans les ténèbres d’un futur qui n’a rien d’enviable et qui ne propose aucune raison d’espérer. Moins « punk » que carrément « doom », cyberdoom, donc.

~ Antoine St. Epondyle

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