☢️ Comment survivre à la fin du monde ?

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Aujourd’hui dans Planète B, notre émission de science-fiction pour Blast, co-écrite avec Hugues Robert et les Éditions La Volte, on s’intéresse aux imaginaires postapocalyptiques et à la fin du du monde tel que nous le connaissons. C’est noël, il neige radioactif !

Il s’agit d’un épisode assez écrit, que j’ai mis quelques mois à sortir pendant que mon co-auteur Hugues Robert enchaînait les bangers (comme disent les jeunes) à base de Kim Stanley Robinson et autres climate fiction.

Dans le prochain, on recevra l’auteur de BD Mathieu Bablet pour poursuivre l’exploration du post-apo !

PLANÈTE B : SOMMAIRE DES ÉPISODES

Collapsologie

La « collapsologie » est un courant de pensée popularisé en 2005 par Jared Diamond et son essai Effondrement comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ; puis en France en 2015 par Raphaël Stevens et Pablo Servigne dans Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes.

Devenu terme à la mode avant de rejoindre une conception plus ou moins largement partagée du futur, la collapsologie évoque la possibilité de fin brutale et définitive des civilisations thermo-industrielles dans lesquelles nous vivons… et les moyens de s’y adapter.

En même temps que les collapso avertissaient sur les risques réels et présents, ils remettaient au goût du jour un certain goût pour l’imaginaire apocalyptique et post-apocalyptique ; sous-genre fort classique et parmi les plus populaires de la science-fiction.

Alors si le réel rejoint la fiction, faut-il s’inspirer des œuvres postapo pour se préparer à un cataclysme annoncé ?

Aujourd’hui dans Planète B, on parle de peur et de désir de fin du monde.

Après la fin du monde

Vous connaissez déjà le pitch : une catastrophe X ou Y provoque l’effondrement total de la civilisation actuelle, rejetant l’humanité traumatisée dans un monde d’après qui rebat toutes les cartes.

C’est ce que les survivalistes – dans la vraie vie – appellent le « TEOTWAWKI » : The End Of The World As We Know It. La fin du monde tel que nous le connaissons.

C’est aussi ce que mettent en scène des fictions comme L’effondrement, la série ultra-réaliste en plan séquence du collectif Les Parasites ; ou le plus bruyant 2012 du très américain Roland Emmerich, dont Hugues parlait dans nos épisodes précédents. Des exemples parmi des milliers de ce que le cinéma peut offrir en termes de diversité dans le genre.

La série L’effondrement est disponible en intégralité sur YouTube.

Adieu structures sociales, confort, technologies et normes, lois de l’ancien monde !

Le postapo signe souvent un retour au concret, à l’échelle locale et humaine dont il prétend dévoiler le véritable visage. Et à des préoccupations universelles dont la modernité nous aurait coupé : manger, avoir chaud, faire société et idéalement ne pas se faire tuer.

Simple, basique.

Le monde ne finit jamais

Car le post-apo n’est pas du tout une histoire de fin du monde, c’est littéralement le contraire.

Comme le dit très bien le chercheur et fabuliste Jean-Paul Engélibert dans son excellent Fabuler la fin du monde, la puissance critique des fictions d’Apocalypse (La Découverte, 2019) :

« Imaginer l’apocalypse ne revient pas à s’arrêter sur une image fixe : c’est raconter une histoire […] dans une dialectique qui envisage en même temps l’advenue de l’apocalypse et l’histoire qui la contredit. »

Par définition, le post-apocalypse n’est donc pas la fin du monde mais sa recomposition sur de nouvelles bases.

Il met d’ailleurs souvent en scène une nouvelle floraison de la nature qui, enfin débarrassée de ceux qui la massacrent, envahi de nouveaux tous les lieux dont elle était bannie. Les forêts poussent dans les villes, les animaux éventuellement mutants se multiplient et rendent inhospitaliers aux humains des zones qui autrefois leur étaient, à eux, inhospitalières.

C’est ce qu’on observait très concrètement en Ukraine, vers Pripiat la ville fantôme de la zone d’exclusion de Tchernobyl, du moins avant la guerre.

C’est également ce qu’illustrent les photographes adeptes de l’Urbex, comme par exemple ou Timothy Hannem ou Romain Veillon, c’est à dire l’exploration des ruines urbaines plus ou moins contemporaines.

Le postapocalyptique n’est donc « que » la fin du monde « tel que nous le connaissons ». C’est un saut dans l’inconnu. C’est le renouveau qui s’impose à nous, brutalement. Et tout ce qui en découle. L’humain revient aux fondamentaux, avec sa bite et son couteau.

Les mots sont importants.

Survivalisme

Car si l’effondrement est un saut dans l’inconnu, le survivalisme est une manière de se préparer à cet inconnu. Pour certains, c’est la seule manière.

C’est pour ça que les survivalistes s’appellent entre eux « les preppers » : ceux qui se préparent.

Et s’il peut exister, à priori, des millions de façons de se préparer à ce qu’on ne connait pas, la vision dominante est servie à longueur de films, séries, BD et romans.

Il s’agit de la vision très américaine, viriliste et compétitive de la vie, aux relents fortement extrême-droitisés, qui voudrait que les survivants vertueux du monde effondré (re)deviennent des farmers paternalistes qui « en bons pères de famille » protègent leur femme et leurs enfants dans une ferme bunkerisée du midwest.

Une espèce de lecture foireuse du darwinisme qui voudrait que « seuls les forts survivent ».

La société parfaite quoi.

On ne compte plus le nombre d’œuvres de science-fiction qui donnent plus ou moins raison à cette idée. Les œuvres du genre donnent d’innombrables exemples de morts violentes et d’impréparation dont on pourrait décider de s’inspirer pour les contrer.

Dans un monde où les autres, tous les autres, sont forcément vus comme des ennemis en puissance, des voleurs, des contaminateurs, des tueurs venus cannibaliser nos fils et nos compagnes, il faudrait donc s’armer, entasser des armes et des sacs de riz, ne dépendre que de soi et de quelques proches grand maximum, installer des pièges autour de son ranch, s’autosuffire, apprendre à tirer au fusil et planter des patates, pour protéger sa famille et améliorer ses chances de survie.

Car c’est bien de ça qu’il s’agit : augmenter ses chances, statistiquement, de survivre face à tout ce qui peut merder. Il n’est pas ici question de qualité ni de sens de la vie, mais de séparation binaire entre vivre et mourir.

Dans le vrai monde, la mouvance survivaliste est en plein boom dans de nombreux pays occidentaux. Avec évidemment les États-Unis en tête de liste.

Sécession des riches

On ne dénombre plus le nombre de sociétés privées qui vendent du matos pour fans de randonnées un peu vénère, entre couteaux, sacs, kits de survie, insectes à manger…

…Et jusqu’à des bunkers tout équipés, confortables et sécurisés pour clients ultra-riches adeptes d’un survivalisme de luxe.

En mars 2017 dans une interview à l’Obs intitulée Les super-riches abandonnent le monde, le philosophe Bruno Latour avançait l’hypothèse suivante :

« À la fin des années 1970, ou au début des années 1980, les membres les plus astucieux des classes dominantes ont compris que la globalisation n’était pas soutenable écologiquement. Mais au lieu de changer de modèle économique, ils ont décidé de renoncer à l’idée d’un monde commun. […] La classe dominante s’est immunisée contre la question écologique en se coupant du monde. »

A la sécession fiscale et scolaire succèderait donc la sécession tout court. Sur Mars pour les fidèles d’Elon Musk ou dans de nouveaux oppidums, des bunkers postapo comme autant de gated communities avec tout le confort moderne et une vue imprenable sur la mort des autres.

Chez l’entreprise suisse Oppidum les tarifs commencent autour de 7.5 millions d’euros. De quoi mettre à l’abri votre collection de Lamborghini et votre mini-musée d’art contemporain.

Malheureusement l’achat n’est pas déductible fiscalement comme un don à Blast, par exemple, mais franchement vous auriez tort de vous priver.

Les amateurs de Fallout apprécieront la promesse.

Une promesse qui ne va pas sans poser des questions existentielles comme « comment m’assurer de la fidélité de mes équipes de sécurité surarmées quand l’argent n’aura plus court ? »

Chacun ses petits problèmes, n’est-ce pas, et les milliardaires aussi sont tristes parfois.

Se découvrir mortel

Cette histoire de sécession des élites est révélatrice d’un rapport plus large à la perspective de la fin du monde tel que nous le connaissons.

Dans son essai Le futur au pluriel, réparer la science-fiction (Inframonde, 2023), l’écrivaine Ketty Steward avance une analyse psychologique :

« C’est l’histoire de l’homme blanc riche qui prend la pilule rouge et découvre, brutalement, ébahi, que nous allons tous mourir (oui, même lui !), au terme d’une douloureuse agonie teintée de culpabilité. […]

Pas de plan B, pas de planète de rechange. »

Ketty Steward
Ketty Steward

L’imaginaire dominant se découvre mortel, impuissant à ne pas l’être et déprime en proportion.

C’est la dimension tragique de l’existence qui frappe ceux qui s’en croyaient libérés, et leur révèle cette évidence : tout est impermanent, et nous allons tous mourir.

Vouloir s’assurer de la fidélité de ses troupes de sécurité après l’effondrement, c’est vouloir conserver les structures sociales et les rapports de pouvoir du « monde d’avant ».

C’est s’échiner à garder le contrôle alors même qu’on prend soudainement conscience qu’il ne s’agit que d’une construction sociale dans un monde désormais divisé entre ceux qui ont les flingues et ceux qui creusent.

C’est tenter de maintenir une civilisation qui nous arrange dans le monde devenu jungle.

La loi de la jungle

Dans la Bible, le terme d’Apocalypse est synonyme de Révélation.

Ce que révèlent souvent les fictions post-apocalyptiques, c’est une véritable nature humaine supposée, souvent présentée comme absolue. Revenue à ce qui est présenté comme « l’état de nature », l’humanité ferait la démonstration de son « vrai visage » à grands coups de crans d’arrêt, de tueries de masse, de cannibalisme, de guerres ouvertes entre factions et de sectarisme démonstratif en tous genres.

Et donc forcément, c’est à ce moment là que je vous parle de Mad Max : Fury Road.

Mad Max Fury Road, George Miller

Parmi les œuvres les plus connues dans ce style, et aussi les films les plus marquants de ces dernières décennies, Mad Max : Fury Road de George Miller défonce tout sur son passage pour représenter une vision de l’humanité poussée dans ses retranchements. Presque tout n’y est que domination, destruction et bras de fer viriliste pour savoir qui aura la plus grosse… bagnole évidemment.

Alors oui, bien sûr, Fury Road est aussi plus fin qu’il n’en a l’air. En témoigne la grêle de prix qu’il a raflé entre 2015 et 2016 (parmi lesquels six Oscars – quand même). Au-delà de la décharge d’adrénaline qu’il procure, le film propose également un discours en creux sur la dépendance de l’Amérique aux énergies fossiles et aux bagnoles, sur l’extractivisme vampirique des dominants, sur l’exploitation sexuelle des femmes et le culte voué à des dirigeants fous à lier.

Le tableau général et jusqu’à l’allure du méchant Immortan Joe, pourrait ressembler à un ultra-grinçant portrait de l’Amérique de Trump si le film n’était pas sorti deux ans avant l’élection de celui-ci. En tous cas c’est un rapprochement qui a été fait par tout le monde, notamment le photographe Benjamin Von Wong qui a tiré une série de photomontages de cette idée.

trump postapo Benjamin Von Wong
Benjamin Von Wong

Aussi corrosif et ironique que soit le propos de Miller dans Mad Max, la vision fondamentale du postapocalypse qu’il développe – et ce n’est pas la bande annonce de Furiosa sortie en fin d’année dernière qui dira le contraire – est un archétype de survie surviriliste, de monde dévasté où rien ne demeure que la guerre, la violence, la folie et la domination.

L’illustration parfaite de l’idée selon laquelle l’homme serait un loup pour l’homme – et plus encore pour les femmes. L’humanité, foncièrement mauvaise, révèlerait sa propension à s’entre-dévorer une fois libérée des carcans de la société. Une idée qui est aussi largement développée dans la série de films American Nightmare (The Purge en VO) à laquelle le camarade Bolchegeek a dédié une vidéo fascinante. Allez jeter un œil, c’est vraiment passionnant.

Pas sûr toutefois que la première chose qui me viendrait à l’esprit en cas d’abolition des lois soit de mettre un masque de poupée en cuir clouté pour aller découper les passants à la scie circulaire. Mais ça n’est peut-être que moi.

Maus, Art Spiegelman

Dans la célèbre BD-témoignage Maus, du dessinateur américain Art Spiegelman, les personnages sont des Juifs polonais en pleine Shoah, c’est-à-dire une forme de fin du monde.

Maus Art Spiegelman
Maus, Art Spiegelman

Bien qu’il ne s’agisse pas d’une œuvre postapocalyptique, la BD met en scène les innombrables liens complexes qui relient les protagonistes : veuleries, cruautés, mesquineries, trahisons rendus manifestes par l’instinct de survie… mais aussi tout un ensemble d’entraide, d’empathies, de petits gestes, de secours minuscules ou plus grands, qui font le courage et l’humanité et lui permettent de persister au sein même du cataclysme.

En plongeant ses personnages dans des situations abominables de survie et de violence, le postapocalyptique comme Maus polarise les comportements humains et les soumet à une terrible épreuve de vérité.

Il n’y a aucune fatalité à présenter « la loi de la jungle » comme une compétition de violence et de chacun-pour-soi. Comme l’ont démontré Pablo Servigne (encore lui !) et Gautier Chapelle dans L’entraide : l’autre loi de la jungle (Les liens qui libèrent, 2017) la « nature » est bien plus faite de coopération, de coexistence et d’interdépendance que de compétition acharnée et de meurtres aveugles et gratuits.

La violence de Mad Max et de American Nightmare a sans doute plus à dire sur notre monde contemporain – et la vision qu’en ont leurs auteurs – que sur une hypothétique « nature humaine. »

Dans la forêt, Jean Hegland

Dans la forêt, le roman de Jean Hegland que je citais l’année dernière dans le tout premier épisode de l’émission, en écorchant son nom – merci de l’avoir fait remarquer – est un cas d’école qui illustre parfaitement un retour relativement heureux à la nature.

La survie dans un milieu naturel – une maison isolée dans les bois et partagée par deux sœurs – y prend une tout autre forme, moins débilement viriliste, compétitive et violente, plus posée, empathique et coopérante.

L’étranger n’est pas systématiquement un ennemi (même si parfois, c’est le cas) mais aussi l’opportunité d’une rencontre, d’un échange mutuellement enrichissant.

Les deux sœurs Nell et Eva cohabitent parfois difficilement mais dans un vrai esprit de sororité et de respect mutuel. Elles dépassent la fin du monde moderne, quelque-part hors champ, en apprenant à se passer de tous les oripeaux de la vie d’avant : la maison, la voiture, le fusil, et à faire corps avec leur environnement. Elles remettent en question leur hétérosexualité du début, mais aussi le tabou absolu de l’inceste entre sœurs.

Une redéfinition de la civilisation, qui fait le choix de vivre et non de survivre, en sanctuarisant l’art et la culture, et en les adaptant. L’une ne garde que le sommaire de son Encyclopédie et se passe de bibliothèque, l’autre danse sans musique et avec de nouveaux mouvements, adaptés aux changements de son corps et à ce nouveau monde.

Nell et Eva nous rappellent que tout est temporaire, que le monde est impermanent. Mais fin du monde ou pas, la civilisation continue à vivre dans la pratique qu’elles en font, inscrite dans le temps long et l’environnement.

Tentation extrémiste

Présenter comme « naturel » le fait de s’entretuer n’est souvent qu’une internalisation de la compétition entre les individus issue d’un monde économique ultralibéral voire libertarien, qui voudrait que la vie sans loi ressemble nécessairement à The Purge.

De quoi rappeler l’image du Far West comme d’une zone de non-droit véhiculé par Hollywood pendant l’âge d’or du western – entre 1950 et 1960.

Dans Mécanique céleste, une BD en deux volumes de Merwan Chabanne parue chez Dargaud en 2019 et 2023, les différents entre les communautés sont arbitrés à la balle au prisonnier. Il n’y a aucun mort, c’est assez pacifique et ça n’empêche pas des scènes d’action ultra tendues et badass. Le monde continue avec de nouvelles règles, pas forcément brutales.

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Mécanique céleste, Merwan Chabanne

Pour certains auteurs, le retour à la nature supposée est surtout une manière d’objectiver une idéologie, consciemment ou pas.

Ravage, René Barjavel

Bien qu’on ne puisse pas parler de roman survivaliste, le célèbre Ravage de René Barjavel met en scène la fin du monde moderne par disparition soudaine de l’électricité.

Après une période de chaos qui sonne comme un retour de karma contre la modernité considérée comme pécheresse, une nouvelle société patriarcale est créée sur des bases « traditionnelles » c’est-à-dire réactionnaires, incluant la polygamie et la soumission au chef. Paru en 1943, le roman a souvent été considéré comme crypto pétainiste.

Xénophobie galopante

Le lien entre survivalisme et idées d’extrême droite n’est pas systématique. Pourtant, il n’est pas anodin non plus.

Véritable fondation inconsciente du genre, le postapocalyptique entretient souvent une xénophobie latente et plus ou moins justifiée par le récit.

The Walking Dead, Robert Kirkman, Tony Moore et Charlie Adlard

Comme le remarquait bien le Prédicateur de la chaîne Chronik Fiction, le personnage principal de The Walking Dead – série adaptée du comics de Robert Kirkman, Tony Moore et Charlie Adlard, à tous les atours d’un « bon père de famille » américain.

Littéralement shérif, il rejoue la sainte trinité biblique entre bergers, loups et brebis à protéger. La « gentille violence » du père de famille (chien de berger ou berger lui-même) est présentée comme un mal nécessaire pour protéger le troupeau contre la « méchante violence » des « loups » venus de l’extérieur.

Une vision très américaine des choses, qui rappelle encore une fois le Far West et son absence de lois supposées, dans lequel les personnages doivent se prémunir contre la violence perçue du « wild », des bandits voleurs/tueurs et des amérindiens aux mœurs perçus comme barbares.

Et ce quand bien même ce sont les colons européens qui massacrent à tour de bras, beaucoup plus que les natifs.

Dans The Walking Dead comme dans l’imaginaire postapocalyptique dominant, le zombie est une métaphore xénophobe efficace. Sorte d’agglomérat anonyme, foule violente, incapable de pensée ou d’émotion, assoiffée de meurtre et capable d’infecter n’importe qui.

Pour le géographe Manouk Borzakian qui consacre à cette figure un petit livre lumineux, Géographie zombie, les ruines du capitalisme (Playlist Society, 2019), le zombie, c’est avant tout le risque d’en devenir un soi-même.

geographie zombie manouk borzakian
Géographie Zombie, ManoukBorzakian. Crédits de l’illustration de fond inconnu.

Il peut être vu comme une métaphore de l’autre, le pauvre, le clochard, le migrant qui risque en nous approchant de nous entraîner dans sa chute sociale vers l’inhumanité et de nous faire déchoir comme lui.

Pour l’éviter et protéger nos chères têtes blondes – évidemment – aucune arme ne sera de trop.

L’amour des murs

Ni aucun enfermement d’ailleurs. Dans Géographie Zombie, Borzakian note à quel point le premier réflexe des survivants de films de zombies est de se terrer dans un « fort », un lieu supposé sûr. Et combien ce réflexe irrationnel et malheureux relève, selon lui, d’une forme de fétichisme qu’il appelle « l’amour des murs ».

Car en effet, non seulement les murs ne marchent jamais (toutes les forteresses de la fiction sont violables et violées) mais ils entrainent aussi une quantité de problèmes.

Dans une interview qu’il m’accordait en 2019 pour mon média Cosmo Orbüs, l’auteur disait :

« Que ce désir de murs relève du fétichisme, c’est assez indiscutable. La philosophe Wendy Brown ou la géographe et politologue Elisabeth Vallet, parmi d’autres, ont démontré à quel point les murs servent à plein d’autres choses que se protéger de l’extérieur, qu’ils permettent de souder une communauté contre un danger commun ou qu’ils stimulent l’industrie sécuritaire. […]

Mais il y a plus grave : les murs créent des problèmes. Ils génèrent une économie parallèle, encouragent la formation de mafias, entretiennent ou même créent de toutes pièces une peur irrationnelle de l’extérieur, par exemple. Cet aspect ressort lui aussi de nombreux films de zombies : la (sur)vie est parfois pire derrière les murs. […]

Ce qui est sûr, c’est que même face à une crise très profonde, le choix de l’enfermement a tout d’une décision irrationnelle, y compris souvent pour les quelques individus qui croient tirer leur épingle du jeu en se désolidarisant de leurs semblables. »

Les murs ne fonctionnent pas. Et le trigger xénophobe qui pousse les survivants à s’enfermer dans des places fortes à toutes les chances de se retourner contre eux.

Comme Nell et Eva dans le roman de Jean Hegland, il revient aux survivants d’inventer de nouvelles manières d’habiter les lieux – et leur relation au « dedans » comme au « dehors ».

C’était mieux avant

Parce qu’il se situe par définition dans « l’après », le postapo entretient aussi une relation ambiguë avec le monde « d’avant » la catastrophe.

Souvent, c’est une forme de nostalgie qui domine. Pour ceux dont la vie était confortable, on regrette amèrement le monde qu’on a perdu.

Viendront les douces pluies, Ray Bradbury

Mais ce regret est déjà, en lui-même, une preuve de vie. Dans sa nouvelle Viendront les douces pluies (lisible dans le recueil des Chroniques martiennes), Ray Bradbury imagine une situation de grande nostalgie avec l’esprit poétique qu’on lui connait.

Chroniques-martiennes
Chroniques martiennes, Ray Bradbury

Dans la nouvelle, une maison autonome tout équipée en domotique moderne continue de servir le café, de rappeler les emplois du temps et d’organiser les parties de bridge de ses habitants… tués depuis des lustres par l’explosion d’une bombe A.

Seules demeurent les ombres des occupants, imprimées sur les murs par le souffle de l’explosion. Un phénomène qu’on a pu observer à Hiroshima, et qui rappelle les moulures de plâtre des habitants de Pompéi par exemple.

D’une manière ambigüe, Bradbury nous incite à nous consoler. Est-il si grave que tout le monde soit mort s’il n’y a plus personne pour le déplorer ?

Même les pires drames aussi sont temporaires, et toutes les larmes finissent par sécher.

Le dernier homme, Mary Shelley

Un autre exemple nous vient de l’une des toutes premières œuvres postapo recensées – voire la toute première – écrite par la fondatrice même de la science-fiction moderne.

dernier homme shelley
Le Dernier Homme, Mary Shelley

Dans Le dernier homme publié en 1826 Mary Shelley, qui fut aussi autrice de Frankenstein en 1818, imagine la fin de l’humanité décimée par une pandémie mondiale.

(Attention toutefois à ne pas confondre avec Le dernier homme (2003) de Margaret Atwood, l’écrivaine entre autres de La servante écarlate)

En autrice de son temps, Shelley propose un récit romantique où prédominent les sentiments intérieurs des personnages – une bande d’aristocrates anglais entreprenant un voyage sur les traces de la grandeur de la civilisation occidentale en cours de disparition.

Face à l’inexorable disparition de l’espèce humaine, les personnages déambulent en déprimant dans les cités illustres bientôt réduites à l’état de ruines romantiques envahies de lierre, en brandissant des poings rageurs et des tirades alambiquées face à la destinée rieuse.

De quoi rappeler les peintures de ruines en vogue au XVIIIe siècle, celles de Louis-François Cassas ou Piranesi par exemple.

ruines piranesi
Ruines de Piranesi

La fin du monde selon Shelley s’accompagne d’un état de mélancolie contemplative. Les personnages repartent sur les traces d’une histoire éternelle fantasmée, celle du grand récit européen, faisant de Rome et d’Athènes les points d’orgue de leur pèlerinage.

Dans le palais du vice-roi de Milan, ils s’abîment dans la contemplation des œuvres d’art de la Renaissance, déambulent à cheval dans les couloirs déserts et somptueux. Et relisent les classiques Robinson Crusoé de Daniel Defoe et Utopia de Thomas More.

Pourtant, malgré ces saines lectures la fin du monde ne sonne pas, chez Shelley, comme la possibilité d’une refondation. Tout le roman est imprégné d’une idéalisation du passé et du manque cruel de tout ce qui a été perdu. Pour Mary Shelley dans Le Dernier Homme, l’avenir n’a rien à apporter et tout s’achève dans le deuil, après une ultime célébration des grandeurs de l’homme… européen.

Malgré cette délectation de la tristesse ô combien romantique, c’est peu dire que Le Dernier Homme se démarque de la majorité des œuvres postapocalyptiques dans la vision qu’il donne de l’humanité. La fin du monde ne déclenche pas de régression. Bien au contraire, elle rompt les digues sociales pour le meilleur, et inspire des comportements vertueux.

Ainsi dit-elle, dans la traduction de Paul Couturiau pour Les éditions du Rocher :

« Il était […] courant de voir des propriétaires céder leurs demeures à des hordes d’indigents, faire abattre leurs arbres pour construire des abris ou refuges, diviser leurs parcs, leurs pelouses et leurs jardins fleuris pour en faire don aux familles nécessiteuses. »

Tout au long de son roman, Mary Shelley développe une vision positive de l’être humain et postule un penchant pour l’entraide et la bienveillance. Les survivants se distinguent par leur droiture et la noblesse de leurs actes, au point d’inspirer au narrateur ce commentaire bien, bien réac’ devant le partage des terrains et ressources en faveur des réfugiés :

« Il convenait de ne pas prendre de mesure définitive et irrémédiable. […] il vaudrait mieux [que d’ici à la fin de la maladie] nous n’ayons pas détruit nos meilleures lignées de chevaux, ni défiguré à jamais les plus belles régions du pays. »

La réaction des aristocrates en cas de fin de l’humanité reste sans doute l’aspect le plus réaliste du roman.

Le Dernier Homme se présente donc comme une tombée de rideau, digne et mélancolique. L’extinction vue par Mary Shelley se passe dans un calme et une bienséance qui honorent avant tout sa propre personnalité – visiblement polie et bien élevée.

Comme Mary Shelley, ceux qui déplorent le monde d’avant sont généralement ceux qui y jouissaient d’une situation confortable. Comme le disait Ketty Steward citée précédemment : les grands de jadis se découvrent mortels et dépriment en proportion.

Ironie du désastre

Fallout, Bethesda Softworks

Dans certaines œuvres plus récentes, cette célébration du passé s’accompagne d’une lourde dose d’ironie qui permet de porter un regard critique sur la période d’avant. L’exemple le plus évident est la saga vidéoludique Fallout notamment développée par Bethesda Softworks et qui sera bientôt portée en série sur Amazon Prime.

Postulant un dérapage nucléaire lors de la Guerre Froide, Fallout jongle constamment entre l’hiver radioactif et mutagène qu’est devenu le monde… et l’esthétique publicitaire des années 1950 incarnée par une mascotte, le « Vault Boy ».

Fin du monde, Vault Boy

Dans les restes du monde d’avant, le nucléaire est unanimement salué comme une énergie parfaitement propre et hors de danger, alors que le quotidien des personnages postapocalyptiques que nous jouons en payent chaque jour les désastreuses conséquences.

L’esthétique générale de Fallout joue sur la dissonance entre le vécu des joueuses et joueurs et le discours propagandiste, naïf et pas si innocent que d’apparence qui promeut le mode de vie des familles traditionnelles américaines des années 1950.

La bande sonore inspirée de cette même période achève d’enfoncer le clou de la nostalgie d’un monde fantasmé qui n’a, évidemment, jamais existé comme tel.

Terminus Radieux, Antoine Volodine

Plus ironique encore, certains auteurs noircissent tellement le tableau qu’ils en arrivent à tutoyer une forme étrange de second degré. C’est l’« humour du désastre » pour reprendre le terme forgé par l’auteur Antoine Volodine.

Dans Terminus Radieux, roman hanté, torturé, dévasté s’il en est, il décrit une terre ravagée par l’holocauste nucléaire consécutif à la chute de la Seconde Union Soviétique. Y survivent des kolkhozes peuplés de chamanes, de déportés et de paysans irradiés, tous à moitié fous ou agonisants, cherchant un moins-pire pour amoindrir leur solitude et ressasser l’échec de leurs révolutions.

terminus radieux
Terminus Radieux, Antoine Volodine

Bref, pas de quoi rigoler franchement. Si ce n’est à considérer cette absolue noirceur comme un pied de nez ironique face au désespoir. Bien sûr qu’on va tous crever, mais en attendant la vie continue, et le sourire que nous arrache l’absurde de la situation, à quelque chose de salvateur.

Citons le personnage de Mémé Oudgoul, une kolkhozienne d’âge canonique qui vit à Terminus Radieux.

« Son organisme avait réagi de façon positive à l’exposition répétée aux matières fissiles. Les rayonnements ionisants avaient détruit toutes les cellules malades ou potentiellement cancéreuses que sa chair pouvait héberger. Certes, la radioactivité l’avait rendue légèrement iridescente dans l’obscurité, mais surtout elle avait stoppé dans ses chairs le processus du vieillissement, et, d’après ce que la Mémé Oudgoul sentait intimement, elle les avait stoppées pour toujours. Ces phénomènes ne présentaient pas que des avantages, et, en particulier, ils l’avaient signalée à l’attention des autorités qui lui avaient demandé non sans dépit, à plusieurs reprises, pour quelle raison elle ne mourait pas. Le Parti avait du mal à accepter qu’elle se refusât à rejoindre dans la tombe ses camarades de liquidation. Une proposition de blâme avait été discutée (…) son immortalité était, sciemment ou non, une insulte aux masses laborieuses. »

On peut sourire à l’évocation des soviets postapocalyptiques qui, dans un monde dévasté, n’ont que ça a foutre que de perpétuer leur dogme absurde pour statuer sur le sort d’une mamie immortelle.

Refaire monde, refaire société

Le genre postapocalyptique est peut-être, plus que tout autre genre, un laboratoire qui permet de tester des idées. Ses univers sont réduits au minimum, plus simples, locaux et enracinés dans le concret que les récits plus macroscopiques et complexes des sagas spatiales ou du cyberpunk par exemple.

Le postapo permet d’imaginer, plus que des dystopies ou des utopies orientées, de véritables « prototopies » – pour reprendre le terme forgé par Yannick Rumpala dans son essai Hors des décombres du monde (Champ Vallon, 2018). Une prototopie, c’est un prototype de monde, avec sa complexité, sa profondeur, ses défauts aussi.

Un concept qui a d’autant plus de sens lorsque les fictions d’apocalypse explorent comment refaire société dans un monde effondré.

En effet, il existe une frontière entre ceux qui semblent prêts à tout pour survivre au motif que la fin justifierait les moyens, et ceux qui refusent de nier certaines valeurs d’humanité – même si ça nuit à leurs chances de survie.

Prisonniers dans un Battle Royale, la plus humaine et digne des réactions serait peut-être de refuser de jouer, au péril de sa vie.

battle royale
Battle Royale

The Last of Us, Naughty Dog

Un bon exemple de modes d’organisation différents de la vie commune des survivants nous vient du jeu vidéo The Last of Us, développé par le studio Naughty Dog et adapté en série sur HBO par Neil Druckmann et Craig Mazin.

Dans le jeu comme la série, on a la FEDRA, sorte de dictature à laquelle s’opposent les résistants des Lucioles, le survivalisme individualiste de Bill rejoint par Frank, la théocratie patriarcale et cannibale, et enfin un simili communisme utopique à la sauce western postapo.

Si le parti-pris de l’histoire demeure si visible, au moins dans la série, qu’il nuit à l’honnêteté intellectuelle de la « prototopie », au moins The Last of Us propose-t-il une variété de sociétés possibles sans prétendre que l’une ou l’autre serait plus naturelle ou évidente que les autres, et sans nier non plus la dureté de ce nouveau monde partagé.

La Route, Cormac McCarthy

Autre exemple très connu et déjà cité dans notre émission : La Route (2006) de Cormac McCarthy, adapté au cinéma par John Hillcoat avec Viggo Mortensen, fait parfois figure d’œuvre postapocalyptique absolue tant elle illustre à la fois le délitement du monde tout entier, le désespoir qui en résulte et tisse en même temps d’improbables pistes de mondes meilleurs.

la route mccarthy larcenet
La Route, Cormac McCarthy (illustrations de Manu Larcenet)

L’homme et son fils cheminent dans le monde mort. Lorsqu’ils retrouvent un autre survivant qui les avait volés, le père décide d’abandonner celui-ci, nu et sans défense, le condamnant à la mort, en guise de punition. Et pour éviter un retour de bâton.

Son fils, joué dans le film par Kodi Smit-McPhee s’y oppose et plaide en faveur du voleur. Ce faisant, il restaure de manière aussi ténue soit-elle, la possibilité d’un monde commun entre les humains. Son innocence est un anti-survivalisme qui ne considère pas seulement l’aspect pratique et technique de la survie, mais reconnaît l’humanité en l’autre.

Pour Jean-Paul Engélibert dans Fabuler la fin du monde :

« Le garçon relie les individus séparés par l’effondrement de la société. […] Il oblige son père à reconnaître la pluralité des êtres humains, tous égaux en tant qu’ils sont humains, tous différents les uns des autres, tous séparés par leurs intérêts divergents, et pourtant tous unis par le monde qu’ils partagent. […]

Aucune utopie ne se profile, mais le roman dit la condition à laquelle, des ruines, peut émerger un autre monde : un amour inconditionnel du prochain [son fils] et une conscience absolue de sa responsabilité. »

Le père est contraint par un impératif de survie et la responsabilité de son jeune fils. Il agit par automatismes mécaniques et utilitaires, avec une absence de pitié de machine. Paradoxalement, c’est lui qui ménage à son fils – enfant représentant l’espoir du livre – la possibilité de refonder peut-être un monde meilleur.

La Route démontre qu’il existe toujours un chemin possible, vers la mer au bout de l’asphalte, et qu’on a toujours le choix d’agir pour le meilleur plutôt que pour le plus facile. En sauvant la vie du vieil homme, l’enfant respecte une forme de « dignité du présent », pour reprendre le terme de Corinne Morel-Darleux dans Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia, 2019).

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Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Corinne Morel-Darleux

Il n’agit pas parce que c’est utile, mais parce que c’est juste. En reconnaissant la dignité du vivant en l’autre, en faisant exister la possibilité d’un monde partagé.

La parabole du semeur, Octavia Butler

Dans La Parabole du semeur (1993), l’autrice américaine Octavia Butler poursuit un peu cette logique. Elle y imagine une Amérique en cours d’effondrement sous le poids du changement climatique, rétablissant l’esclavage et soumise aux luttes armées de factions opposées en tous genres, où les suprémacistes blancs occupent beaucoup de place.

parabole du semeur octavia butler
La Parabole du Semeur, Octavia Butler

C’est dans ce contexte que naît et grandit Lauren, une adolescente noire atteinte d’hyperempathie, qui s’entoure de fidèles pour fonder une nouvelle manière de voir et d’habiter le monde, nourrie de cette empathie, parfois brutale, qui la lie indéfectiblement au reste du vivant. En résulte la fondation d’une communauté, puis plusieurs, autour d’une nouvelle religion et de la figure messianique de l’adolescente.

Ainsi la lutte contre les forces de mort trouve-t-elle un sens dans le lien de soi aux autres, amis et ennemis, et l’archipelisation de lieux de vie différents et partagés.

Carbone & Silicium, Mathieu Bablet

Plus loin encore, l’exceptionnel Carbone & Silicium de l’auteur français Mathieu Bablet (Ankama et Label 619, 2020) imagine la continuation du monde pendant et après l’effondrement, du point de vue de deux androïdes hyper-empathiques en plus d’être hyper-intelligents.

carbone & silicium mathieu bablet
Carbone & Silicium, Mathieu Bablet – Ankama

Dès les premières pages de la BD, Carbone et Silicium dépassent la condition humaine dont ils sont issus, et se posent la question qui tue : comment ne pas reproduire les échecs et manquements de l’humanité qui la conduisirent à sa perte ?

Sur plus de trois cent pages et presque autant d’années, les deux robots fondent une nouvelle façon d’habiter le monde au-delà de leurs divergences, en réponse à la « crise de la sensibilité » diagnostiquée par le philosophe Baptiste Morizot dans son livre Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020).

Mais patience, on en reparlera.

Conclusion : l’énergie du désespoir

En imaginant qu’une catastrophe brutale, soudaine, plus ou moins prévue, change radicalement le paradigme du monde, les fictions postapocalyptiques ne doivent pas faire oublier ce fait essentiel :

La fin du monde n’est pas imminente mais immanente.

Le monde s’effondre en permanence, et se recompose à la même vitesse.

« C’est votre vie, et elle se termine une minute après l’autre. » 

 

Dans Fabuler la fin du monde Jean-Paul Engélibert cite abondamment Michel Deguy qui, dans L’Énergie du désespoir ou d’une poétique continuée par tous les moyens (PUF, 1998), théorise la façon dont l’absence d’espoir transcendant rend l’action possible.

En résumé : c’est parce que le passé amène la destruction et que le futur semble bouché que les personnages peuvent mobiliser « l’énergie du désespoir » en renonçant tant à la nostalgie d’un monde passé qu’à l’espoir d’un monde meilleur.

Espérer, c’est déjà retarder l’action ici et maintenant. Regarder la mort du monde en face permet d’agir. Les survivants sont seuls, il n’y a ni passé ni futur, rien à sauver et personne pour le faire.

Ne reste qu’un vaste présent à habiter et à faire nôtre. Avec la conscience aigüe de notre responsabilité et un sens profond de la « dignité du présent ».

Ces événements ont déjà été vécus, ils sont vécus en ce moment même.

Pour toutes victimes de cataclysmes, de guerres, de déplacement forcés, de conséquences du chaos climatique, pour toutes les familles des morts et les habitants de lieux dévastés à travers le monde, le post-apocalypse c’est maintenant.

En tant que civilisation appelée à de probables bouleversements – pour rester poli – il serait plus que pertinent de commencer dès maintenant à accueillir les victimes, à écouter leurs témoignages et à nous poser la question du monde que nous voulons habiter, ensemble.

Voilà un horizon collectif qui me paraît plus constructif que d’entasser des sacs de riz et des munitions d’Armalite ou de M-16.

Outro

C’est la fin de cet épisode assez long, merci à vous de l’avoir suivi !

Je vous rappelle qu’un soutien à Blast permet de consolider un peu notre indépendance, et coûte moins cher qu’un bunker tout confort en Nouvelle-Zélande.

Faites gaffe à vous et rendez-vous dans un mois où nous aurons le plaisir de poursuivre la discussion avec l’auteur de BD Mathieu Bablet, en conclusion de notre cycle consacré au climat et au postapocalyptique.

D’ici là je vous laisse avec les mots de Sara Teasdale citée dans la nouvelle de Ray Bradbury, qui fut traduite par Jacques Chambon et Henri Robillot dans l’édition de 1997 chez Denoël :

« Viendront de douces pluies et des parfums de terre,
Et des stridulations d’hirondelles dans l’air ;

De grenouilles en voix, la nuit, aux marécages,
Et de blancs trémolos dans les pruniers sauvages ;

Les rouges-gorges dans le feu de leur parure
Siffleront leurs lubies sur un fil de clôture ;

Et nul n’aura eu vent d’une guerre en ce monde
Ni souci que se taise, enfin, sa voix immonde.

Nul ne s’inquiètera, arbre ou oiseau, qu’importe,
Si l’humanité n’est rien plus que lettre morte ;

Et le Printemps, à l’aube, en retrouvant ses sens,
Ne remarquera pas, ou si peu, notre absence. »

L’équipe

Auteur : Antoine Daer
Montage : Guillaume Cage
Son : Baptiste Veilhan
Graphisme : Morgane Sabouret, Diane Lataste
Production : Hicham Tragha
Directeur des programmes : Mathias Enthoven
Rédaction en chef : Soumaya Benaïssa
Directeur de la publication : Denis Robert

Références citées

Jared Diamond, Effondrement (2005)
Pablo Servigne & Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer ? (2015)
R.E.M., It’s the End of the World as We Know It (And I Feel Fine) (1987)
Les Parasites (Guillaume Desjardins, Jérémy Bernard & Bastien Ughetto), L’effondrement (2019)
Roland Emmerich, 2012 (2009)
Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde – La puissance critique des fictions d’apocalypse (2019)
Richard Matheson, Je suis une légende (1954)
Francis Lawrence, Je suis une légende (2007)
Timothy Hanem, Urbex (2016)
Romain Veillon, Green Urbex (2021)
Naughty Dog, The Last of Us (2013)
Neil Druckmann & Craig Mazin, The Last of Us (2023)
Bruno Latour, Où atterrir ? – Comment s’orienter en politique (2017)
Ketty Steward, Le futur au pluriel – Réparer la science-fiction (2023)
Sergio Leone, Le bon, la brute et le truand (1966)
Pacôme Thiellement, La Victoire des Sans Roi, révolution gnostique (2017)
George Miller, Mad Max – Fury Road (2015)
Benjamin Von Wong, Mad Max Meets Trump’s America” (2017)
James DeMonaco, American Nightmare (2013)
James DeMonaco, The Purge / American Nightmare (2018)
Art Spiegelman, Maus (1980)
Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, L’entraide, l’autre loi de la jungle (2017)
Jean Hegland, Dans la forêt (1996)
Patricia Rozema, Into the Forest / Dans la forêt (2015)
Anthony Mann, Cimarron (1960)
Merwan Chabane, Mécanique céleste (2019)
Merwan Chabane, Mécanique céleste 2 – La source (2023)
René Barjavel, Ravage (1943)
Robert Kirkman, Tony Moore & Charlie Adlard, The Walking Dead (2003)
Frank Darabont, The Walking Dead (2010)
Manouk Borzakian, Géographie zombie – Les ruines du capitalisme (2019)
Edgar Wright, Shaun of the Dead (2004)
John Wyndham, Le village des damnés (1957)
Wolf Rilla, Le village des damnés (1960)
Danny Boyle, 28 jours plus tard (2002)
Ray Bradbury, Chroniques martiennes (1950)
Mary Shelley, Le dernier homme (1826)
Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818)
Margaret Atwood, Le dernier homme (2003)
Margaret Atwood, La servante écarlate (1985)
Black Isle, Fallout (1997)
Geneva Robertson-Dworet & Graham Wagner, Fallout (2024)
Antoine Volodine, Terminus radieux (2014)
Yannick Rumpala, Hors des décombres du monde (2018)
Koshun Takami, Battle Royale (1999)
Koshun Takami, Battle Royale (2000)
Kinji Kukasaku, Battle Royale (2000)
Cormac McCarthy, La route (2006)
John Hillcoat, La route (2009)
Corinne Morel-Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (2019)
Octavia Butler, La parabole du semeur (1993)
Mathieu Bablet, Carbone & Silicium (2020)
Baptiste Morizot, Manières d’être vivant (2020)
Michel Deguy, L’énergie du désespoir (1998)

PLANÈTE B : SOMMAIRE DES ÉPISODES

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