Faut-il « cancel » Lovecraft ?

Petit retour sur un shitstorm.

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lovecraft horreur
Children of Lovecraft par Mike Mignola.

Je ne m’attendais pas à me faire beaucoup d’amis en écrivant cet article sur le racisme de Lovecraft et l’influence de celui-ci dans son œuvre et les œuvres dérivées. Sous un titre un peu agressif et provoc’, oui, je voulais redire à quel point planquer la poussière sous le tapis de la passion commune n’était pas une solution pour continuer à aimer et à créer dans le genre lovecraftien aujourd’hui. Je tenais à réaffirmer la portée politique de l’imaginaire et sa puissance subversive pour le meilleur et pour le pire tout en rendant hommage à Lovecraft Country, une œuvre qui aborde frontalement la question en se réappropriant le genre et le Mythe. Bref : revendiquer mon attachement à cette mythologie tout en rejetant totalement les positions de son auteur, et se demander comment encore créer lovecraftien de nos jours.

C’est peu dire que le message ne semble pas trop être passé. Un weekend d’insultes plus tard, que reste-il de la tentative ? Bien-sûr je ne m’attendais pas à ce que les cercles lovecraftiens (sur Facebook surtout) applaudissent des deux mains à un énième déboulonnage de leur auteur phare, mais j’espérais sans doute un peu plus de recul critique, un peu plus d’ouverture à la discussion, un peu plus d’autocritique sur nos sujets d’intérêt communs. Mon envie d’échanger était réelle.

Reste de cette expérience deux apprentissages, ou confirmations de choses que je savais déjà depuis mon bannissement de groupes rôlistes sur Facebook il y a quelques années. 1/ Les gens qui s’expriment sur Internet ne sont pas forcément les plus châtiés ni les plus intéressés par le sujet. Beaucoup sont des défenseurs a priori d’une position (ici un auteur) qui accusent leurs contradicteurs d’être les défenseurs d’une position supposée (ici l’idée qu’il faudrait « cancel » Lovecraft, alors que mon article ne répond jamais « oui » à la question posée dans le titre). Tout le monde traite tout le monde de passionaria décérébré à l’agenda totalitaire. 2/ La plupart des commentaires répondent au titre de l’article plutôt qu’à son contenu, qu’ils n’ont pas lu. Ils déclenchent une vague de protestation à destination des gens du même avis qu’eux sur la plateforme d’origine et sans prendre (ou très peu) l’article initial à témoin. Il suffit de mots-clés (ici « cancel » et « Lovecraft ») pour déclencher la vendetta.

J’espère que d’autres personnes, moins bruyantes, auront apprécié le sujet et sauront s’en nourrir pour leurs propres réflexions. Quoiqu’il en soit l’aventure aura eu le mérite de me confirmer une intuition : il faut continuer à critiquer le plus honnêtement et complètement possible les choses que l’on aime, sans se voiler la face sur leurs défauts au nom de ce qu’elles nous ont apporté dans la vie.

~ Antoine St. Epondyle

Merci à Blaise Mao, rédac-chef d’Usbek & Rica d’avoir accepté mon article tel quel sans y changer une virgule.

Petit florilège de procès en autodafé :

cancel culture lovecraftcancel culture lovecraft

2 Commentaires

  1. Oui, mais en même temps te voilà en train de faire le grand écart entre ta volonté d’attirer (la provocation du titre) et celle de (faire) réfléchir à travers ton article.
    Ce sujet « Lovecraft est-il raciste ? » est une sorte de marronnier de la presse spécialisée qui a envie de choquer. Car ce sujet est une arlésienne. On n’en verra jamais le dénouement, on ne pourra jamais le trancher (au moins entre nous deux, car nous ne sommes pas d’accord :)).

    Aussi, sortir un article dont le sujet est clivant de base est dangereux. Tu crées une polémique, mais en même temps, tu te crées de la notoriété. Tu fais réagir, tu fais réfléchir, mais tu t’annexes une partie des gens qui ne sont pas d’accord avec toi.
    C’est finalement le lot des éditorialistes, de ceux qui osent exprimer leur point de vue.
    L’alternative serait de ne dire que des choses qui plaisent à tout le monde. Tel l’influenceur vendu. Et ça, ça serait lamentable.
    Donc en t’exprimant de la sorte aussi librement, tu luttes naturellement contre la « cancel tendance », en obligeant les gens à réagir.
    Et ça c’est bien, non ?

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