Pénuries : la science-fiction nous l’avait bien dit !

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Dans ce deuxième épisode de notre série « Planète B » consacrée à l’imaginaire politique et produit par Blast, le souffle de l’info, mon comparse Hugues Robert de la librairie Charybde (Paris) explore le thème des pénuries et des ressources.

Puissance du thème, de l’écriture dense et ciselée, de l’animation et du charisme de Hugues ? Toujours est-il que cet épisode a déjà explosé les compteurs en comptant plus de 130 000 vues sur YouTube en trois jours. Autant dire que ça nous change de nos blogs respectifs, et que nous sommes très heureux de l’enthousiasme suscité par notre petite et nouvelle série. Keep in touch ! On reviens dans un mois.

PLANÈTE B : SOMMAIRE DES ÉPISODES

Texte de l’épisode ci-dessous.

Pénuries : la SF nous l’avait bien dit !

Depuis quelques mois, un mot que l’on a longtemps cru obsolète, en tout cas dans le Premier Monde, a refait surface avec vigueur dans l’actualité des pays dits développés : celui de pénurie.

Pénurie de céréales, pénurie de pâtes, pénurie de chocolat, pénurie de papier toilette, pénurie de papier tout court (mais pas de carton, hein, merci les livraisons instantanées), mais aussi pénurie de semi-conducteurs, pénurie de conteneurs maritimes, ou même de munitions, en attendant les pénuries de métaux, de terres rares (comme leur nom l’indique), de terres cultivables, de pollinisateurs, d’essence, d’énergie, d’eau et – qui sait, un jour ? –  d’air respirable.

Dans ce deuxième épisode de PLANÈTE B, l’émission mensuelle de science-fiction et d’imaginaire de Blast, on se demande donc : de quoi la pénurie est-elle le nom ? Surtout, on va questionner nos genres favoris pour voir un peu ce qu’ils ont à nous dire sur le sujet. Et dans les vingt minutes qui viennent, vous allez voir, je l’espère, que l’on ne va pas être déçu de ce voyage dans des lieux bien connus pour certains, plus insoupçonnés pour d’autres, de notre conscience collective.

Au moment où un haut responsable politique français, avec l’aplomb qui le caractérise, peut déclarer « la fin de l’abondance », comme si elle concernait encore d’autres que les nantis et les bien installés, les littératures de l’imaginaire nous proposent deux rappels importants – en plus de cette terrible évidence, à savoir que au moins deux tiers de l’humanité vivent en pénurie depuis longtemps.

Tout d’abord, sous la pénurie accidentelle ou structurelle, il y a aussi la simple rareté, qui fait partie de l’ADN du système économique et politique capitaliste. Vous connaissez toutes et tous cette vieille blague sur « ce qui est rare est cher, ce qui est bon marché est rare, donc ce qui est bon marché est cher ». Cette association étroite du capitalisme et de la transformation de la pénurie en opportunité de faire de l’argent, ce lien entre rareté et avidité, ne trouve peut-être pas de lecture plus sarcastique et plus fondamentale, par ailleurs, que dans l’immense « Planète à gogos » de Cyril M. Kornbluth et Frederik Pohl, roman publié en 1953, vendu au total à plus de 10 millions d’exemplaires, traduit en 25 langues, et un peu oublié aujourd’hui, ce qui est bien dommage.

Jugez plutôt : dans un système solaire où triomphe en apparence l’American Way of Life avec sa gigantesque promesse consumériste en lieu et place de justice sociale, la publicité, sous toutes ses formes, est reine – et sert au moins autant à hypnotiser le citoyen qu’à lui masquer habilement les pénuries tout à fait réelles qui sont désormais advenues (car oui, les ressources de toute nature sont déjà largement épuisées). Une plongée rétro-futuriste dans un avenir tout aussi drôle que Mad Men (avec sa peinture ultra-réaliste des mœurs de l’élite de la pub US à l’époque de l’écriture de « Planète à gogos », justement), et beaucoup plus terrifiant politiquement.

Après ce détour essentiel dans ce qui est déjà l’Antiquité des littératures de l’imaginaire, en 1953 (ah, la mémoire de la SF et des arts et littératures associées, vaste sujet sur lequel on reviendra fréquemment ici !), le deuxième rappel indispensable concerne la pénurie comme prémice de l’effondrement. Ce n’est pas par hasard qu’une bonne partie des images que vous avez vues en introduction de cet épisode, il y a quelques minutes, proviennent de films apocalyptiques ou post-apocalyptiques.

Dans une grande partie de l’imaginaire véhiculé au fil de ces dernières années par l’industrie spectaculaire marchande, la pénurie (et pas uniquement celle de papier toilette pour la dignité et de pâtes pour les sucres lents relativement bon marché) est à la fois un signe annonciateur et une conséquence. Elle est signal d’alerte et d’angoisse lorsque « les vivres viennent à manquer » (à bord du petit navire, ohé ohé), avant de basculer dans l’effroi généralisé lorsque la dépendance à une ressource (au carbone tout particulièrement, mais pas uniquement) semble bien devoir projeter la civilisation telle que nous la connaissons contre un véritable mur.

En 1968, l’auteur anglais John Brunner nous avait offert “Tous à Zanzibar”, monument visionnaire de 600 pages, où la surpopulation de la planète et sa fragmentation politique sous les appétits économiques insatiables des pourtant déjà nantis conduisaient à une crise globale d’autant plus inexorable qu’elle demeurait en apparence larvée, masquée, là encore, par une machine publicitaire de propagande consumériste et d’angoisse du pire à venir si… on ne se conformait pas à ce que l’on n’appelait pas encore le TINA, le There Is No Alternative de la vulgate néo-libérale.

Quatre ans après “Tous à Zanzibar”, en 1972, paraissaient deux autres brûlots science-fictifs précurseurs, en matière de stupidité humaine écocidaire par pollution hors contrôle et épuisement des ressources : “Le troupeau aveugle” de John Brunner (encore lui !) et “La fin du rêve” de Philip Wylie. Et puis, et ce n’était pas de la science-fiction du tout, il y eut cette année-là le rapport des époux Meadows, plus connu alors sous le nom de « rapport du Club de Rome », rapport dont le nom officiel était : “Les limites à la croissance (dans un monde fini)”. Tout semblait dit !

C’était il y a cinquante ans (comme nous le rappelle sa récente et précieuse réédition en français par les éditions Rue de l’Echiquier), et on ne peut pas dire hélas qu’il ait vraiment orienté les actions de nos gouvernants dans le monde entier (à part à travers la création du concept de « développement durable », ouf, sauvés !). Les résistances féroces des divers lobbys industriels d’une part, le greenwashing généralisé, d’autre part, ont considérablement ralenti sa prise en compte effective par les agents économiques – on peut songer au sort réservé, dix ans plus tôt, à propos des conséquences de l’usage immodéré des pesticides, au “Printemps silencieux” de la chercheuse et vulgarisatrice Rachel Carson, qui aura mis plus de trente ans au total à être – partiellement – traduit en mesures effectives, largement pour les mêmes raisons. Les équipes de chercheurs du MIT analysaient rationnellement le risque systémique de pénurie sur Terre, et cela est largement « resté de la science-fiction » pour les grands “décideurs”, avec les conséquences désastreuses que l’on connaît maintenant.

Dans son excellent « Générations collapsonautes » de 2020, écrit en collaboration avec Jacopo Rasmi, ouvrage qui ne vise rien moins qu’à démythifier les discours de toute nature autour de l’effondrement, et qui y parvient avec une grande acuité et une grande honnêteté, le chercheur en littérature et en sciences politiques Yves Citton écrit ainsi :

“Comme l’attestent d’innombrables témoignages, une part grandissante de nos populations se sent affectée par cet imaginaire survivaliste traumatisant, source d’angoisses potentiellement destructives pour notre psychisme ainsi que pour nos relations avec nos proches. (…) Nous ne nous découvrons “terrestres”, selon le beau terme promu par Bruno Latour, que pour nous en trouver aussitôt atterrées – terrifiées de nos attachements à une Terre que la plupart de nos gestes rendent inhabitable.”

Lorsque la pénurie survient dans nos systèmes, la rareté provoque d’abord l’envolée des prix, avant que dans des scénarios d’effritement (ce mot qu’Yves Citton juge plus pertinent en réalité que celui d’effondrement, on y reviendra tout à l’heure, mot d’ailleurs anticipé également par John Brunner, que l’on évoquait il y a quelques instants, avec le “Lexique de la déliquescence” qu’il attribue justement dans “Tous à Zanzibar” à son personnage mythique, Chad Mulligan), avant que, donc, ne s’enclenchent les mécaniques directement survivalistes. Moment de revanche des fourmis bien préparées sur les cigales trop longtemps insouciantes ? Ou plutôt moment où la loi de la jungle qui sous-tend le capitalisme, de feutrée qu’elle était (enfin, plus ou moins feutrée, les dizaines de milliers d’ouvriers abattus au fil des deux derniers siècles par les “forces de l’ordre” pourraient en témoigner à titre posthume), devient pleinement apparente ? On pourrait trier longuement parmi les nombreuses propositions “post-apocalyptiques” qui nous hantent aujourd’hui pour décider à coups d’espoirs, de désespoirs et de probabilités.

L’imaginaire largement dominant aujourd’hui, celui du “grand spectacle”, à propos de cet effondrement qui pourrait venir (ou qui vient, même) pourrait avoir été mis en scène globalement par Thomas Hobbes, le philosophe du XVIIIe siècle : “L’homme est un loup pour l’homme”, mais il n’y aura plus d’Etat-Léviathan pour assurer sa sécurité en échange de l’abandon de sa liberté. S’agit-il là d’un pessimisme fondamental, d’un psychofaçonnage (pour reprendre ce terme introduit par Philip K. Dick dans son “Au bout du labyrinthe” en 1970), ou, beaucoup plus simplement, prosaïquement, parce que la guerre de tous contre tous, par la pénurie plus ou moins généralisée, fournit des ressorts dramatiques autrement spectaculaires et marchands que le défrichage de possibilités peut-être plus ténues, plus délicates à scénariser, mais beaucoup plus intéressantes et prometteuses ? Il est difficile d’imaginer heureux les protagonistes, en perpétuelle chasse aux ressources enfuies, de “Walking Dead”, c’est certain, mais peut-être le faudrait-il pourtant – et l’on pourrait sans doute lire ou relire entièrement “Le mythe de Sisyphe” d’Albert Camus à cette épreuve-là.

Vous l’aurez remarqué dès le premier épisode de Planète B, le mois dernier, en forme pour nous de manifeste, nous essayons ici de proposer une coupe transversale de la SF et de l’imaginaire au sens large qui intègre aussi bien les films et les séries que les jeux vidéo, les arts plastiques que la musique. Mais à la racine, naturellement, se trouve le plus souvent la littérature. C’est sur elle, et notamment parce qu’elle irrigue largement les autres créations dans le domaine, même lorsque cela n’est pas directement perçu par le public, que l’on va se pencher un peu plus particulièrement dans ce numéro-ci de notre magazine.

Rappelons toutefois ici que le jeu vidéo pose un cas particulièrement intéressant par rapport au thème de la pénurie, de ses racines et de ses conséquences : même lorsque la quasi-disparition d’une ressource n’est pas au centre de l’intrigue (comme dans Dark Reign, où l’Empire et les Rebelles s’affrontent dans l’espace connu pour récupérer l’eau qui leur manque cruellement), un très grand nombre d’oeuvres, parmi les postures qu’elles nous proposent / imposent en tant que joueurs (celles que recense McKenzie Wark dans son précieux “Théorie du gamer”, postures permettant souvent aisément le second degré, mais le rendant dans certains cas difficile ou impossible), on note l’omniprésence d’une logique clairement extractiviste – même dans des jeux par ailleurs nourris de “bonnes “ intentions. Le gameplay, dans ce qu’il nous permet ou pas de faire, dans les attitudes et les logiques qu’il promeut, est souvent plus puissant que les discours qui l’enrobent. Dans Age of Empires, dans Civilization ou dans Starcraft 2, dans Homeworld, dans Eve Online ou dans Deep Rock Galactic, pour ne citer que quelques noms bien connus, il s’agit bien, derrière le combat (ou à son amont), d’exploiter les ressources disponibles, quelles qu’elles soient ou presque, jusqu’à leur épuisement et/ou jusqu’à ce que mort (de l’adversaire si possible) s’ensuive.

Pour pénétrer dans le vif de la pénurie, si l’on ose dire, nous vous proposons donc à présent de regarder d’un peu plus près quatre (enfin, cinq) ouvrages : un français de 2006, un allemand de 2007, un américain de 2010 et un anglais (enfin, un écossais) de 1987 – que fait étrangement rebondir sans le dire un anglais de 2019. Suivez le guide s’il vous plaît !

Jean-Marc Ligny est un phénomène à part entière au sein de la science-fiction française. Rocker, rebelle, jeune prodige découvert à 22 ans, en 1977, dans l’anthologie capitale de Philippe Curval, Futurs au présent, il dispose d’un talent éclectique, d’une curiosité exacerbée et orientée tous azimuts, d’une connaissance de première main de l’Afrique de l’Ouest – ce qui a ici son importance, on va le voir (son roman fantastique de 1991, Yoro Si, est par exemple une pure beauté inquiétante), et d’une prolixité impressionnante, avec plus de quarante romans et un solide paquet de nouvelles désormais à son actif.

Publié en 2006, mais intégrant nombre de thèmes déjà abordés par l’auteur précédemment pour en offrir une puissante synthèse en forme de thriller d’anticipation à ramifications multiples, « AquaTM » démarre sur les chapeaux de roue, au milieu d’une immense tempête s’abattant sur l’Europe du Nord, ce dont profitent des terroristes fondamentalistes chrétiens pour faire exploser la digue de l’Ijsselmeer et plonger les Pays-Bas sous une inondation soudaine et catastrophique. La dévastation qui frappe aux portes d’une “Forteresse Europe” alors parfaitement cadenassée face au reste de la fameuse “misère du monde” (ça aussi, c’est un thème que la science-fiction a su explorer bien avant les crises migratoires contemporaines – et il faudrait sans doute qu’on en parle ici à l’occasion) transforme presque instantanément des dizaines de milliers d’Européens en réfugiés climatiques. Pendant ce temps, au Burkina Faso, la sécheresse au plus haut degré de cette frange sahélienne est en train de tuer le pays et ses habitants, à feu de moins en moins petit. Lorsqu’un mystérieux hacker dévoile une immense nappe phréatique se trouvant sous un lac asséché près de la petite ville de Kongoussi, après avoir piraté les données hors de prix d’un satellite d’observation appartenant à une multinationale particulièrement goulue, un conflit éclate aussitôt entre la dite multinationale et la charismatique présidente du Burkina Faso, alors même qu’un petit convoi humanitaire de fortune s’est aussitôt élancé à travers le Sahara pour amener sur place l’indispensable matériel de forage.

Avec ce gros roman polyphonique, jouant sur plusieurs tonalités distinctes, allant d’un tragique très politique à un humour proche parfois de la farce carnavalesque, avec des personnages toujours moins caricaturaux que ce qu’ils dévoilent au premier abord, Jean-Michel Ligny frappait fort : sur ce fond de dérèglement climatique pas encore paroxystique mais déjà bien avancé (sécheresses, tempêtes hors normes anciennes, multiplication de phénomènes tels que les tornades, etc.), où la ressource-eau est devenue infiniment précieuse à son tour, il nous propose une violente illustration de la pénurie “inégalitaire”, mettant en jeu des vies humaines d’un côté, des pelouses de golf de l’autre (tiens, il me semble qu’on a entendu quelque chose comme ça l’été dernier, un peu partout en Europe), dans un contexte où les grandes entreprises multinationales sont assez proches de “faire la loi”, au nom des intérêts de l’économie (et du “secret des affaires”). Le roman a été écrit il y a un peu plus de quinze ans, rappelons-le.

Le Wurtembergeois Andreas Eschbach est entré en SF en 1995 par une petite porte qui s’est aussitôt transformée en un gigantesque portail, tant son premier roman, “Des milliards de tapis de cheveux”, a impressionné les lectrices et les lecteurs, en Allemagne puis à l’étranger. Dans ces 300 pages, il confrontait avec une incroyable maestria le thème on ne peut plus classique de l’empire galactique ultra-technologique à des motifs d’anthropologie religieuse quasi-médiévale, en imaginant des planètes entières vouées à tisser, au sens propre, des tapis de cheveux à l’échelle d’une vie, en hommage à l’Empereur. Et je ne vous en dirai pas davantage, à part : lisez ce livre, il est magique !

Douze ans après, avec dix romans de plus à son actif, il nous offrait “En panne sèche”, en 2007 : encore plus savoureux peut-être sous son titre original allemand, Ausgebrannt (littéralement : “complètement brûlé” – vous sentez le parfum délicat du napalm ou de la torchère au petit matin ?), ce thriller science-fictif nous projette autour d’une année décisive, dans un futur alors plus ou moins proche, année durant laquelle – pour des raisons minutieusement travaillées – le pétrole saoudien en vient à “faire défaut” au marché. L’occasion pour l’auteur allemand de nous offrir au fil de son intrigue alerte une véritable leçon d’économie contemporaine de l’énergie, d’histoire et de géopolitique du pétrole (et du gaz), du rôle de la finance de marché exacerbée dans le couplage couverture à terme / spéculation, et d’une manière à la fois très pédagogique et très rusée, des ramifications de notre dépendance aux énergies fossiles. Mais le pas de côté science-fictif lui permet surtout de traiter la crise en pleine élaboration, et de nous faire vivre l’étroite association et l’oscillation, justement, entre effritement et effondrement d’un mode de vie, en choisissant soigneusement son point de vue principal, celui d’un jeune commercial informatique allemand, que l’on découvre, initialement, en séminaire commercial aux Etats-Unis, gavé de rêves flamboyants de richesse, de pouvoir et de consommation, qui va nous servir de guide involontaire dans l’abîme qui menace, entre gouvernements désemparés une fois que leur cynisme coutumier devient inopérant, communautés survivalistes plus ou moins religieuses déjà très préparées au “grand chambardement”, et personnes “ordinaires” (voire s’imaginant jusque là comme “bien installées”) confrontées (c’était en 2007, hein) aux factures de chauffage devenues rapidement astronomiques.

Notons d’ailleurs qu’un autre auteur allemand, Wolfgang Jeschke, nous avait offert en 1981 (juste après le deuxième “choc pétrolier”, donc) le fort curieux “Le dernier jour de la création”, dans laquelle l’onéreuse technologie du voyage temporel devenait comparativement abordable, pour aller chercher du pétrole dans le passé, compte tenu du coût devenu proprement astronomique de l’extraction alors contemporaine. Un scénario dont avait su se souvenir notamment la série télévisée Terra Nova de 2011, conçue par Kelly Parcel et Craig Silverstein et produite par Steven Spielberg (et sans doute pas uniquement parce que l’on y trouvait aussi des dinosaures).

L’Américain Paolo Bacigalupi, par ailleurs grand connaisseur de l’Asie du Sud et de l’Est, est devenu presque du jour au lendemain l’un des plus grands auteurs contemporains de science-fiction en 2009, lorsque son premier roman, “La fille automate”, a reçu tous les principaux prix littéraires du domaine. Dans une Thaïlande qui s’échine, comme un petit village gaulois, à résister aux multinationales impériales des semences et de l’agro-alimentaire, alors que les énergies fossiles sont désormais obsolètes et que règne la bio-ingénierie, il s’agit certainement de l’un des romans les plus décisifs (et les plus beaux, aussi) de ces vingt dernières années.

Mais c’est d’une autre œuvre dont je veux vous parler aujourd’hui : sa trilogie écrite entre 2010 et 2017, comprenant “Ferrailleurs des mers”, “Les cités englouties” et “Machine de guerre”, publiée en France, comme toute l’œuvre de Paolo Bacigalupi, par les éditions Au Diable Vauvert, dont on salue au passage le travail inlassable et si précieux. J’aurais pu vous parler aussi de “The Water Knife”, publié en 2015, avec son Sud-Ouest américain où l’eau a disparu, mais pour le thème d’aujourd’hui, nous aurions été un peu trop proches du AquaTM de Jean-Marc Ligny.

Dans “Ferrailleurs des mers” et ses deux autres tomes, à nouveau, pas d’effondrement : les énergies fossiles ont quasiment disparu, le réchauffement climatique a provoqué une montée significative des eaux, ayant noyé des centaines de villes côtières en tout ou partie, mais le premier monde, celui des sociétés multinationales plus puissantes que la grande majorité des états aux moyens désormais si réduits, s’est simplement reconverti, utilisant de gigantesques clippers à voiles de haute technologie plutôt que d’obsolètes cargos avançant au fuel ou au mazout, par exemple. Avec leurs milices ressemblant à de véritables armées privées, riches en soldats spécialisés génétiquement augmentés, leur domination est sans partage. Dans ce monde aux ressources désormais si limitées, un rôle non négligeable revient toutefois à la récupération : désossage des navires abandonnés sur les plages, exhumation de tous les restes utilisables engloutis par les eaux, voire traque d’antiquités et d’oeuvres d’art oubliées dans d’improbables coffres-forts, de ci de là. Et pour des raisons de taille et de danger, ce sont bien souvent des enfants laissés pour compte par l’avancée du monde nanti qui s’y collent. Je vous laisse découvrir le reste !

Cette trilogie est thématiquement très riche. Ce qui nous y intéresse aujourd’hui, c’est principalement ce travail du recyclage et de l’exploitation des déchets face à la pénurie, bien sûr.

L’Américain Bruce Sterling, généralement considéré comme le fondateur, avec William Gibson, du genre science-fictif appelé cyberpunk, au début des années 80 – genre dont on sera certainement appelé à vous parler, le moment venu, dans Planète B, car sa résonance politique avec notre époque demeure elle aussi essentielle – Bruce Sterling, donc, nous a offert des romans aussi cruciaux et visionnaires que l’exceptionnel “Les mailles du réseau” en 1988, l’un des rares romans de science-fiction à plonger avec brio dans le maquis des stratégies contemporaines des grandes entreprises, en évitant les caricatures, ou que “Gros temps” en 1994, avec ses chasseurs de tornades devenues folles du fait du réchauffement climatique.

Son “Caryatids” de 2009 (non traduit en français) met notamment en scène une vaste coopérative planétaire de techno-écologistes extrêmement déterminés à prévenir, par leurs actions de recyclage notamment (mais pas tout à fait uniquement), face à des forces marchandes désormais davantage tournées vers le divertissement de masse et les métavers (”l’extraction, c’est tellement “passé” – mais réparer les dégâts, ça coûterait tellement cher !”) l’effondrement de la biosphère qui menace désormais.

Paolo Bacigalupi et Bruce Sterling, dans leur manière d’inscrire le recyclage et la réutilisation des productions passées au coeur de leurs systèmes économiques fictifs, et en en proposant des variations aussi différentes, posent une question diablement essentielle – et politique s’il en est : face à la pénurie plus ou moins généralisée, la forme de la rémédiation elle-même correspond à et dépend d’une volonté politique collective (et ça, on va y revenir dans quelques instants avec Iain M. Banks et Aaron Bastani). Entre des enfants exploités et sacrifiables, au nom de la marge brute bien pensée, et des coopératives techno-écologiques aussi responsables qu’elles le peuvent, il y a un monde d’écart, et même plusieurs.

Et parce que, ne l’oublions jamais, si Planète B s’efforce de parler de politique, il s’agit tout de même ici avant tout d’art et de littérature, en prise avec le réel par la voie de l’imaginaire, cette citation de “Machine de guerre”: “Tool ignorait la douleur et poussait ses sens, traquait les activités du port par l’odeur et le son. L’encens au jasmin et au souci évoquait Kali-Marie-Miséricorde. La puanteur âcre du scotch transporté en tonneaux depuis l’Alliance des Îles du Nord. L’odeur amère des oranges méduses mélangée au sucre de canne islandais dans les marchés de gros”. En trois phrases, ce sont toutes les couches ramifiées d’un univers inconnu qui se déversent en nous.

Et c’est tout de même, en forme de digression, le moment d’une spéciale dédicace à celles et ceux sans qui tout un tas d’oeuvres passionnantes nous resteraient largement inaccessibles, à savoir les traductrices et traducteurs. Sans Frédéric Weinmann pas d’Andreas Eschbach, sans Sara Doke pas de Paolo Bacigalupi, sans Hélène Collon pas de Iain M. Banks (dont on va parler dans un instant) : leur travail, toujours trop dans l’ombre, mérite toute notre admiration.

L’autre versant de la pénurie, dans la science-fiction, c’est naturellement la société de l’abondance (de la véritable abondance, pourrait-on dire, justement pas de celle largement réservée à une minorité), correspondant à l’expression anglaise “post scarcity”.

L’emblème historique de ce thème si présent dans la SF des années 40 aux années 60, c’est sans doute la célèbre scène de Star Trek : “Thé. Earl Grey. Chaud”, la phrase du capitaine devant une console anonyme qui lui crée de toutes pièces la boisson demandée en quelques secondes. C’est d’ailleurs cet univers-là qu’explore, pour nous aider notamment à comprendre la nature et les fonctions des pénuries, l’économiste français Manu Saadia dans son Trekonomics de 2016.

Mais la véritable révolution dans ce domaine-là survient certainement avec Iain M. Banks, un beau jour de 1987.

Iain M. Banks, décédé en 2013 à 59 ans, était un auteur vraiment exceptionnel. Entre 1984 et 2013, il aura publié 26 romans, alternant, une année sur deux, un roman dit de “littérature générale” sous le nom de Iain Banks et un roman dit de “science-fiction” sous le nom de Iain M. Banks. Son machiavélisme légèrement ironique, sa capacité à surprendre sa lectrice ou son lecteur au détour d’intrigues puissamment tortueuses, son inventivité thématique font figure aujourd’hui de véritables marques de fabrique d’une écriture bien à part.

En science-fiction, il est surtout célèbre pour avoir développé les 9 romans du cycle de la Culture, une société galactique gigantesque où les humains et les intelligences artificielles coexistent sereinement dans un univers de pléthore – car les nanotechnologies permettent de tout y créer, ou presque, en utilisant les ressources infinies de l’espace au plus juste et en pratiquant le recyclage permanent. Les affaires étrangères de la Culture, qui est globalement une société anarchiste, au sens le plus politique du terme, sont gérées par le département Contact, et au sein de celui-ci, l’unité Circonstances spéciales est chargée des situations les plus délicates et, souvent, les plus tortueuses. Tout cela étant souple, mobile et reconfigurable à volonté selon les besoins et les envies.

“Une forme de guerre”, publié en 1987, est le premier roman du cycle de la Culture. Il est hors de question de vous raconter quoi que ce soit à son propos ici, je ne voudrais pas vous gâcher l’expérience des ruses qu’y déploie Iain M. Banks, tant du côté des intrigues proprement dites que du côté des personnages points de vue, notamment ceux des différentes sortes d’intelligences artificielles. Je vous dirai seulement que si le titre original anglais, “Consider Phlebas”, est extrait des premiers vers de La Terre Vaine de T.S. Eliot, “Une forme de guerre” est un authentique drame shakespearien, rien de moins, et pas mal de choses en plus.

Un peu plus de trente ans après “Une forme de guerre”, et sans faire aucune référence explicite au cycle de la Culture, le journaliste et activiste anglais Aaron Bastani publie son “Communisme de luxe – Un monde d’abondance grâce aux nouvelles technologies”. Ce n’est pas un travail de fiction, mais un manifeste sur les conditions de possibilité, si paradoxales aujourd’hui, d’une société d’abondance : il y recense, à partir de diverses vulgarisations scientifiques disponibles, les grands champs du savoir appliqué qui pourraient peut-être authentiquement “changer la vie” du plus grand nombre, s’ils étaient pilotés par la collectivité plutôt que par le capital privé en général, et certains ultra-milliardaires en particulier. Et cela, en tenant compte des impératifs écologiques capitaux.

On peut lui faire un certain nombre de reproches, parmi lesquels ceux d’une certaine naïveté (mais cette vraie ou fausse naïveté est parfois nécessaire de nos jours, notamment lorsqu’il s’agit de déclarer que : “Le roi est nu”) et d’un goût pas très modéré pour la provocation. Il pose néanmoins une question d’une importance essentielle, celui du rôle politique de la science. Et cette question est centrale en ce qui concerne les pénuries à moyen et à long terme (et comme on le sait, à force de négliger le long terme, il devient le court terme – le GIEC et sa voix clamant dans le désert relatif en savent quelque chose).

Le développement scientifique comme un choix politique qui devrait être commun, au sens fort, mais qui ne l’est guère, est au centre de l’oeuvre de l’immense Kim Stanley Robinson, depuis sa “Trilogie martienne” jusqu’à son tout récent “Ministère pour le Futur”, en passant par son SOS Antarctica, sa trilogie “climatique” et son New York 2140 (où l’on retrouve les motifs des “Cités englouties” de Paolo Bacigalupi, mais traités bien entendu d’une manière fort différente). On aura l’occasion de reparler de cet auteur dans Planète B, bien entendu, de même que de l’articulation de ce couple science et politique, grâce à des autrices comme Octavia Butler, Vonda McIntyre ou, plus récemment encore, Becky Chambers et Ada Palmer.

Ré-imaginer les paramètres de l’abondance alors que les pénuries menacent plus que jamais, penser la frugalité non de manière purement défensive, mais en y mobilisant du souffle : voilà bien un terrain de choix pour la science-fiction contemporaine !

Par parenthèse, si je m’étais exprimé trente minutes à propos de science-fiction sans mentionner Iain M. Banks et Kim Stanley Robinson, celles et ceux qui me connaissent se seraient vraiment demandé si je n’étais pas tombé malade.

Dans son Générations collapsonautes, déjà cité il y a quelques minutes, Yves Citton écrivait : « L’attention aux résurgences invite à s’accommoder du trouble – selon la troisième voie que fraie Donna Haraway en se méfiant aussi bien du défaitisme effondriste (« C’est trop tard, tout est déjà foutu ! ») que de l’optimisme techniciste (« On inventera bien quelque chose pour se tirer de là ! »). »

Pour reprendre quelques-uns des mots de Pierre Bayard (« Le Titanic fera naufrage ») qu’il insère dans son propre ouvrage, il s’agit bien ici, par l’imaginaire science-fictif, d’opérations sismographiques et de recherche de lignes de faille, de points de fracture, d’éclats de temps, et de figures-avant. Avec eux, nous cherchons des points d’entrée, des angles de pénétration, des saisies dynamiques d’une image encore floue.

La question “Et si ?” est loin d’être réservée au genre uchronique (dont on vous parlera tôt ou tard dans Planète B) : elle s’applique à l’ensemble de la science-fiction et des arts de l’imaginaire. Par la spéculation et par l’ouverture inlassable à d’autres possibles, elle nous force à penser davantage, à ne pas nous résigner et à réaliser toujours davantage comment les questions de pouvoir politique orientent nos avenirs. Les oeuvres dont nous avons parlé aujourd’hui, celles de Jean-Marc Ligny, d’Andreas Eschbach, de Paolo Bacigalupi, de Iain M. Banks et de plusieurs autres, nous proposent en plus de pratiquer cette discipline de l’imaginaire d’une manière véritablement systémique, en nous plongeant sans (trop de) manichéisme dans l’intrication des causes et des effets à l’échelle des sociétés et des biosphères.

Comme le dit à sa manière inimitable l’augmenté Tool, dans le “Machine de guerre” de Paolo Bacigalupi, à nouveau : “Chaque fois que je pense que l’humanité est un gaspillage, on dirait que l’un d’entre vous… (Il s’interrompit. Haussa les épaules.)”

Et c’est ainsi que la science-fiction est politique, et vitale !

Voilà, c’est la fin de cet épisode ! Le mois prochain dans Planète B, vous retrouverez Antoine qui vous parlera de l’espoir et du désespoir en science-fiction, pour interroger le rôle des oeuvres dans des périodes troublées. Lanceuses d’alertes ou créatrices de mondes vivables ?

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Journaliste : Hugues Robert
Montage : Camille Chalot, Ameyes Aït-Oufella
Réalisation : Mathias Enthoven
Images : Arthur Frainet
Son : Baptiste Veilhan
Graphisme : Adrien Colrat
Diffusion : Maxime Hector
Production : Thomas Bornot
Directeur du développement : Mathias Enthoven
Rédaction en chef : Soumaya Benaissa

PLANÈTE B : SOMMAIRE DES ÉPISODES

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