Aujourd’hui on va parler de « foreverism », un symptôme de la crise d’Hollywood et de la crise des imaginaires en général, en prenant Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve !

Allez c’est parti.

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→ Cet épisode est extrait de mon livre Futurs No Future, que reste-t-il du cyberpunk ? disponible chez ActuSF et dans tous vos libraires indépendants.

Texte intégral ci-dessous.

Le foreverism selon Grafton Tanner

Dans l’épisode précédent j’expliquais comment les sous-cultures glissent progressivement du statut de révolution à celui de genre installé.

→ Voir Comment le cyberpunk est devenu commercial.

Et donc le cyberpunk est devenu un classique de la science-fiction. Pour quantité d’artistes arrivés après son apparition, il n’est qu’une branche parmi d’autres de la grande arborescence de l’imaginaire.

Au départ prospective radicale et rebelle, le cyberpunk est devenu un rétrofuturisme connu et inoffensif. Du coup, il s’intègre parfaitement dans une époque qui érige le « rétro » au rang de modèle et d’inspiration. Pas étonnant donc que le cyberpunk revienne un peu à la mode.

D’un côté, les œuvres cyberpunks elles racontent la stagnation du présent des années 80, et son incapacité à se réinventer en période de crise et surtout l’approfondissement perpétuel du « high tech, low life ».

Le cyberpunk c’est le futur des années 80 qui pourrit jusqu’à nous.

D’un autre côté, la réactualisation constante d’œuvres cyberpunks qui viennent elles-mêmes des années 80 et 90 provoque une sensation bien réelle que le passé tire en longueur. Ca bouche à la fois la possibilité d’éprouver de la nostalgie l’égard de cette époque, et ça empêche en même temps d’inventer de nouveaux imaginaires plus actuels. Le « no future » est à la fois le propos des fictions du genre, et une conséquence de son actualisation constante qui le rend perpétuellement présent. No Future c’est un constat.

Dans Foreverism, petit essai paru en français en 2024 aux éditions Façonnage, l’auteur et chercheur américain Grafton Tanner théorise le processus de réactualisation constante d’œuvres du passé à des fins commerciales.

Foreverism, Grafton Tanner, éditions Façonnage
Foreverism, Grafton Tanner, éditions Façonnage

Pour lui, au XXe siècle, la nostalgie, qui est le manque de ce qui a été perdu, est devenue une marchandise émotionnelle [1] consommable « par le biais de la télévision, du cinéma, de la musique et de la culture populaire » [2] pour conjurer la peur de l’avenir.

Je cite Grafton Tanner :

« [D]ans un monde au bord de l’effondrement, le passé était l’unique garant de sécurité et de liberté. Les choses changent, évoluent et fluctuent sans cesse. Alors que tout semble si fragile et éphémère, seuls l’avenir et les atrocités encore inconnues qu’il nous réserve sont plus terrifiantes que le présent. Les appels au progrès sont donc souvent tournés en ridicule. [3] »

Pour le philosophe Mark Fisher, la nostalgie est un cocon réconfortant et sûr qui, comme la pornographie, « apporte la promesse rapide et facile d’une variation minimale pour une satisfaction déjà familière ». [4]

Autrement dit, la nostalgie est un parfait produit de consommation, facile à vendre (le produit est connu), et dont la production est industrialisable. Jusqu’à ce que le manque du passé, c’est à dire la nostalgie donc, disparaisse totalement. On consomme alors un passé éternellement réactualisé dans ce que Tanner nomme un processus de « foreverisation ».

Foreversim, Grafton Tanner
Foreversim, Grafton Tanner

Concrètement ça passe par la productions de reboots, remakes et suites d’œuvres du passé (Ghost in the Shell 2017, Blade Runner 2047, Matrix Resurrections [5], Dune, Métal Hurlant). Ca passe aussi par le remix d’anciennes musiques pour les actualiser et entretenir le sentiment de leur immortalité (Pink Floyd, Queen, Tangerine Dreams etc.) ; par la production de merchandising à l’effigie de ces anciens noms à destination d’un public actuel (comme les grenouillères pour bébé avec le logo Nirvana) ; mais aussi par la vente de catalogues musicaux anciens aux industries du cinéma ou du jeu vidéo pour servir de bandes-sonores à d’œuvres futures ; et aussi par la réactualisation technique et graphique d’œuvres et univers anciens, etc.

L’un des exemples les plus évidents c’est le jeu vidéo « triple A » Cyberpunk 2077 qui poussait en 2020 les curseurs de la technologie et les possibilités de gameplay… mais pour mettre en scène un reboot de jeu de rôle vieux de trente ans, Cyberpunk de Mike Pondsmith paru en 1988 [6].

La vision du futur fondamentalement véhiculée par le jeu, reste rétro.

Grafton Tanner écrit :

« Il ne suffit pas de préserver ou de rééditer ce qui est vieux pour le foreveriser ; le contenu doit être ressuscité, mis à jour, rebooté, rajeuni, revu et corrigé pour nourrir l’illusion de sa vitalité. […] Le besoin de foreveriser est peut-être motivé au départ par la nostalgie, mais dans les faits, en empêchant les choses de disparaitre, il risque d’éliminer les conditions de son émergence. […] Comment peut-on se sentir nostalgique de Star Wars alors qu’un nouveau film ou une nouvelle série voit le jour chaque année ? […] Disney [estime] que la saga commencée par George Lucas devrait continuer de susciter notre envie et justifie ainsi un torrent sans fin de contenus, afin de s’assurer que la franchise ne disparaisse jamais. [7] »

Alors oui, il y a des œuvres assez immortelles. Parce qu’elles héritent l’une de l’autre, s’interconnectent, s’influencent, se nourrissent de fusions, d’inspirations, de nouvelles émergences et de beaucoup d’oubli pour permettre à de nouvelles idées, œuvres et imaginaires d’apparaitre.

Akira, par exemple, est cité dans un nombre de films et mangas complétement dingue.

L’industrie, elle, ne comprend que les contrats d’IP (propriété intellectuelle) et les bilans comptables qui vont avec. Leur intérêt économique est de faire du Star Wars, Dune, Blade Runner, Ghost in the Shell et autres propriétés intellectuelles à la chaîne, plutôt que d’accepter que ces œuvres se diluent dans la culture commune et jouent leur rôle d’influence à travers quantité de successeurs capables, aussi, de les dépasser.

Ca reviendrait à ouvrir les IP au public, en gros.

Ces productions industrielles n’envisagent le futur qu’à travers leur propre préservation immortelle pour l’éternité. La « foreverisation » décrite par Tanner, c’est aussi un verrouillage.

Je cite Tanner :

« L’ironie, bien sûr, c’est qu’en faisant de Star Wars un objet digne de nostalgie, Disney laisse entendre que rien ne pourrait rivaliser avec lui. Tout cela tient du cycle : de nouveaux films empêchent la franchise de tomber dans l’oubli, mais suggèrent aussi qu’aucun nouveau film n’égalera jamais Star Wars. [8] »

On observe ce phénomène partout à Hollywood, dans la production colossale d’œuvres nouvelles basées sur des propriétés intellectuelles (IP) anciennes.

Disney n’a pas racheté LucasFilms et Star Wars pour 4,05 milliards de dollars, et Marvel pour environ le même montant, pour les laisser dormir au placard.

Dans les deux cas, la maison mère produit massivement des séries, films, dessins animés, jeux vidéo et autres produits culturels pour monétiser ces univers.

D’ailleurs c’est ce que dit Bob Iger, le PDG de Disney de 2005 à 2020 et depuis 2022 : les franchises permettent de réduire les risques financiers en s’appuyant sur des communautés de fans déjà constituées. Et donc de réduire drastiquement les budgets marketing exorbitants de ces blockbusters. Il faut savoir que le marketing multiplient à peu près par deux le coût de ces productions à plusieurs centaines de millions de dollars !

C’est aussi cette logique là qui est au cœur de la saga du rachat de Warner Bros Discovery par Paramount. Warner Bros possède des milliers d’IP parmi les plus célèbres de la culture mondiale. Allez voir la vidéo de Bolchegeek sur le sujet, c’est super intéressant !

Autant dire que tout ça, sur le fond, est un clou de plus dans le cercueil d’un éventuel propos politique un peu consistant dans ces films ou séries, d’ailleurs.

Le foreverism selon Blade Runner 2049

Blade Runner 2049 est un film assez chouette malgré ses défauts, et qui a l’air d’avoir compris ça.

Dans une scène, Rick Deckard (joué par Harrison Ford) poursuit l’agent K (Ryan Gosling) dans un casino désaffecté de Las Vegas. La scène est plongée dans un silence accablant, entrecoupé seulement par des coups de feu et le démarrage accidentel d’un hologramme d’Elvis qui chante Suspicious Minds dans une salle immense et vide. La chanson parle de la relation toxique d’un couple au bord de la rupture alors que le vieux Balde Runner tire sur le jeune.

Ici le film arrive à un paroxysme de faux-semblants et de nostalgie envers un passé fantasmé, où Vegas rimait encore avec décadence, fêtes et paillettes, et où les idoles n’étaient pas encore momifiées dans des hologrammes, comme pour sauvegarder le souvenir figé de leur grandeur supposément indépassable.

Comme si en 2049, on avait pas fait de meilleure musique, ou plus actuelle, qu’Elvis Presley.

Avec cette scène, Blade Runner 2049 propose un miroir peut-être conscient de sa propre nature : celle d’être une suite réalisée trente-cinq ans après un film original qui est considéré comme culte, et qui est souvent cité comme l’un des meilleurs films de SF de tous les temps, voire meilleur films tout court.

Une suite qui va chercher spécifiquement Harrison Ford dans le rôle de Deckard pour assurer la continuité de son récit… et surtout pour se vendre sur la nostalgie.

Dans Blade Runner 2049, toute l’histoire et tous les personnages sont subordonnés à l’histoire de Blade Runner. Il n’y a aucun arc narratif qui s’en émancipe pour raconter son propre truc.

D’ailleurs l’histoire s’articule entièrement autour de la recherche de la fille de Rachael (Sean Young) et Deckard, donc des personnages du film de 1982.

D’ailleurs elle revient, Rachael, sous la forme d’une réplicante recréée par l’industriel Wallace (Jared Leto) pour appâter Deckard. Dans Blade Runner 2049, Sean Young est reconstruite numériquement jeune, belle, en costume à épaulettes des années 80, comme une copie parfaite d’elle-même lorsqu’elle avait vingt-trois ans. Wallace dit « un ange, créé à nouveau. »

Mais malgré ce réalisme (qui contribue à invisibiliser la Sean Young d’aujourd’hui alors que Harrison Ford joue un rôle central), malgré ce réalisme donc Deckard n’arrive à pas y croire à nouveau. Il dit à Wallace « Elle avait les yeux verts ». Et donc pour cette fois la nostalgie, comprise comme douleur chérie du manque, l’emporte sur la tentation foreveriste de faire exister éternellement le passé fantasmé dans le présent.

Rachael bis finit avec une balle dans la tête. [9]

Finalement lorsque l’agent K retrouve l’enfant de la « vraie » Rachael et de Deckard, celle-ci est une jeune femme qui vit cloîtrée dans une bulle stérile à cause d’une maladie incurable.

On pourrait écrire cent pages sur le fait de distinguer une “vrai Rachael” d’une fausse, d’ailleurs, puisque c’était tout le propos du premier film que d’accorder l’humanité aux réplicants, mais bref.

Leur fille, donc est une fabricante de faux souvenirs qui servent à donner aux réplicants l’illusion d’avoir vécu. A un moment, le film fait une mise en abyme terrible qui démontre que peut-être Denis Villeneuve a très bien compris la dimension foreveriste de son film, et cède au rétrofuturisme plutôt que d’essayer de renouer avec des thèmes un peu actuels.

La fabricante de faux souvenirs, en miroir de Denis Villeneuve le réalisateur de film, dit : « Je ne peux rien pour votre futur, mais je peux créer de bons souvenirs qui vous feront sourire. [10] »

CQFD.

Conclusion

C’est tout pour aujourd’hui, et j’essaie de revenir vite avec du nouveau. J’espère que ça vous aura intéressé.

Si c’est le cas sachez que cet épisode est directement extrait de mon livre FUTURS NO FUTURE, que reste-t-il du cyberpunk ? C’est publié chez ActuSF et c’est disponible chez votre libraire… indépendant de préférence.

Allez, salut !

~ Antoine Daer

futurs no future
Futurs no Future, que reste-t-il du cyberpunk ? Antoine Daer. ActuSF, 2025.

Références : 

  • [1] Illouz, Eva. Les Marchandises émotionnelles, L’authenticité au temps du capitalisme. 2019.
  • [2] Tanner, Grafton. Foreverism, quand le monde devient Un jour sans fin. 2023 [2024].
  • [3] Tanner, Grafton. Foreverism, quand le monde devient Un jour sans fin. 2023 [2024].
  • [4] Fisher, Mark. Spectres de ma vie, écrits sur la dépression, l’hantologie et les futurs perdus. 2014 [2021].
  • [5] Matrix Resurrections. Réalisé par Lana Wachowski. 2021.
  • [6] Pondsmith, Mike. Cyberpunk. 1988.
  • [7] Tanner, Grafton. Foreverism, quand le monde devient Un jour sans fin. 2023 [2024].
  • [8] Tanner, Grafton. Foreverism, quand le monde devient Un jour sans fin. 2023 [2024].
  • [9] Ce qui est d’ailleurs notable : Deckard ne reconnait pas à la seconde Rachael de droit à vivre sous prétexte de son artificialité, alors que la Rachael précédente dont il était amoureux était justement une réplicante aussi.
  • [10] Blade Runner 2049. Réalisé par Denis Villeneuve. 2017.
Auteur et journaliste SF, fondateur de Cosmo Orbüs

Fondateur de Cosmo Orbüs depuis 2010, auteur de L’étoffe dont sont tissés les vents en 2019, co-auteur de Planète B sur Blast depuis 2022 et de Futurs No Future en 2025.

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