2025 agonise mais Planète B respire encore ! Au programme du lancement de notre saison 4, dont le volume annuel a été revu à 5 épisodes / an, on se devait de parler de l’espace et de comment le capitalisme cherche à nous piquer y compris les étoiles.
Au programme :
- Merveilleux scientifique
- Astrocapitalisme
- Collusion recherche / capitalisme
- Rêves scientifique et marchandisation
Bon épisode, et n’oubliez pas : il n’y a pas de planète B !
Astrocapitalisme : quand les milliardaires achètent l’espace
Ces derniers temps, quand on évoque l’espace, les noms d’Elon Musk, de Jeff Bezos ou de Richard Branson, sans compter ceux de magnats divers, un peu plus discrets ou davantage spécialisés, encombrent l’actualité chaque trimestre ou presque. Aux vieilles rivalités géopolitiques étendues à l’espace proche et au système solaire, soviéto-américaine jadis, peut-être sino-américaine plus récemment, semble avoir succédé tout autre chose : une course d’ultra-milliardaires captant le plus de fonds publics possible dans une quête de rêve spatial pour l’humanité, en apparence rapidement mise en mots, en images et en déclarations quelque peu tonitruantes, et dans une quête de profit à venir et de mainmise extractiviste, beaucoup plus vraisemblablement dès que l’on se penche sur ce qui est écrit çà et là en petits caractères. Un nouveau terme plus qu’inquiétant s’est fait jour, celui d’astrocapitalisme.
On connaissait l’espace en champ de bataille potentiel : la “Guerre des étoiles” de Ronald Reagan n’était que la première des “initiatives stratégiques” des uns ou des autres conduisant à militariser “pour de bon” les cieux étoilés, au mépris éventuel des conventions internationales initialement conçues, sur le modèle de l’Antarctique, pour préserver ce “continent extérieur” de toutes atteintes et captations. Désormais, l’espace est aussi, et de plus en plus, une mine à ciel ouvert pour tous les appétits qui en auront les moyens – et le droit, prêt à devenir une fois de plus celui du plus fort ou du plus riche.
L’espace est-il condamné désormais à n’être qu’un champ de bataille, un supermarché ou un subtil mélange des deux ? La science-fiction s’est penchée depuis son origine ou presque sur les scénarios et les alternatives qui hantent ce qui conduit là encore, là aussi, du rêve scientifique au cauchemar capitaliste. Elle a su accompagner et proposer, comme on va le voir, le pire comme le meilleur, peut-être, de nos imaginations artistiques, culturelles et tout simplement humaines.
C’est Antoine qui nous rappelle maintenant, pour ancrer la discussion, cette place ancienne, et “merveilleuse”, de l’espace dans nos imaginaires.
Le merveilleux scientifique, par Antoine Daer
Avant l’apparition et le développement de la science-fiction moderne, même si ses contours sont toujours aussi flous aujourd’hui, la littérature s’était déjà emparée de thèmes scientifiques qu’elle cherchait à extrapoler. L’espace y occupait une place centrale qui ne s’est jamais démentie.
Au tournant du XIXe et du XXe siècle, toute une littérature française s’appuie sur les progrès et les promesses de la science pour imaginer des histoires plus ou moins farfelues. Et se nourrit, surtout, de la même exaltation et soif de découverte que les scientifiques eux-mêmes.
Le plus célèbre de ses représentants est bien évidemment Jules Verne, écrivain prolifique et père fondateur du genre. Qui égraine plus de 70 romans et nouvelles entre 1851 et 1905. Oui, ça fait plus d’un par an, et sans compter ceux qui seront édités à titre posthume. Il y explore toute une panoplie de thèmes qui inspireront des générations de continuateurs : des personnages d’aventuriers scientifiques, les mystères dévoilés par la progression de la connaissance, les exploits de la technique moderne, etc.
En ce qui nous concerne, c’est surtout son roman De la Terre à la Lune (1865) qui pose les bases décisives de l’aventure spatiale en littérature. Il servira d’inspiration à Georges Méliès qui, en 1902, produira l’un des premiers chefs d’œuvre des effets visuels au cinéma avec son film Le Voyage dans la Lune.
Mais Verne et Méliès ne sont pas les seuls à explorer ces thématiques. Ils occultent souvent, par leur aura, toute une galaxie littéraire qui s’épanouit en parallèle.
En 1909, le français Maurice Renard écrit un Manifeste du Merveilleux-Scientifique. Qu’il définit comme :
« […] une fiction qui a pour base un sophisme ; pour objet, d’amener le lecteur à une contemplation de l’univers plus proche de la vérité ; pour moyen, l’application des méthodes scientifiques à l’étude compréhensive de l’inconnu et de l’incertain. »
En gros : il s’agit d’aborder le rêve avec une démarche rationnelle, vingt ans avant l’apparition du terme américain “science-fiction”.
Dans son bouquin Voir l’invisible : Histoire visuelle du mouvement merveilleux-scientifique (1909-1930), la chercheuse Fleur Hopkins-Loféron explore la très riche production visuelle de l’époque. Le Merveilleux Scientifique est un genre littéraire et graphique dès l’origine.
La fiction fait alors aussi partie de la palette des outils disponibles et utilisés par les scientifiques pour imaginer l’inobservable. C’est la “science-fiction” au sens le plus strict de fiction scientifique, s’appuyant sur des connaissance réelles ou des hypothèses. C’est ce que nous montre l’historienne Frédérique AÏt-Touati dans son essai Contes de la Lune, essai sur la fiction et la science moderne de 2011. Les récits sont alors perçus comme un puissant levier d’accompagnement de la recherche et de vulgarisation auprès du public, comme chez les deux fondateurs américains du genre Hugo Gernsback (le fondateur du magazine pulp Amazing Stories) et John Campbell (de Astounding Science-Fiction).
Aujourd’hui, un artiste comme John D. Boswell, qui tient la chaîne YouTube MelodySheep, est exactement dans cette veine : imaginer à quoi pourraient ressembler, ce qu’on ne peut pas voir : extraterrestres, périodes futures du système solaire, etc. Allez jeter un coup d’oeil, c’est fou.
A l’époque les deux guerres mondiales et leurs massacres savamment orchestrés ne sont pas encore venues écorner l’idée commune que la science ne peut qu’apporter un avenir radieux, et repousser les frontières terrestres de l’humanité.
L’intrication entre recherche scientifique et rêve fictionnel est alors manifeste, l’une et l’autre se nourrissant mutuellement.
Un auteur contemporain comme Alex Alice poursuit aujourd’hui cette logique avec sa très belle série de BD Le Château des Etoiles, qui renoue avec l’émerveillement de l’exploration spatiale (et non la conquête), de la découverte et de la compréhension mutuelle.
Militarisation
Mais le lien de la fiction avec l’espace change de nature après 1945. Dans le contexte pesant de la Guerre Froide et de la rivalité exacerbée entre Etats-Unis et Union Soviétique, l’imaginaire va être, de gré ou de force, largement enrôlé pour créer l’enthousiasme populaire vis-à-vis de cette “nouvelle frontière”, qui rappelle plus ou moins en douce aux uns et aux autres les temps bénis de l’expansion territoriale tous azimuts, du Far West américain au Far East sibérien. C’est le rappel que pratiquent notamment Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin dans leur essai “Une histoire de la conquête spatiale”, publié chez l’éditeur indépendant La Fabrique en 2024. Aux côtés du sulfureux Wernher Von Braun, enrôlé par les Etats-Unis pour étendre son savoir-faire en matière de fusées nazies V2 aux propulseurs spatiaux de la NASA (et immortalisé par Stanley Kubrick sous les traits à peine déguisés du célèbre Dr. Folamour), on trouvera ainsi tout naturellement le déjà empire Walt Disney pour réaliser de veritables films de propagande tels que “Man in Space” et “Man and the Moon” en 1955, ou “Mars and Beyond” en 1957.
Si l’on regarde d’un peu plus près les productions qui structurent les imaginaires de ces années-là, auprès du grand public certes, mais aussi et surtout auprès de toute une population d’ingénieurs et de scientifiques amateurs de science-fiction, justement, et ce aux Etats-Unis comme en Union Soviétique, on s’aperçoit de l’invasion, presque littérale, des “space enthusiasts”, en lien souvent étroit avec le complexe militaro-industriel aérospatial. Dès que l’exploration de l’espace est devenue de facto une conquête, elle est redevenue l’affaire militaire d’où elle était issue. Un lanceur spatial n’est alors au fond jamais qu’un gros missile intercontinental, et vice versa. Et la SF là aussi emboîte le pas, voire le précède : la période 1945-1975 voit un essor sans précédent d’une SF spatiale très scientifique, mais surtout très militariste, produite plus ou moins à la chaîne, malgré quelques résistances notables, tandis qu’une grande partie des autrices et auteurs abandonne le terrain ainsi miné de l’outer space pour se concentrer sur celui de l’inner space, et donner naissance à la précieuse New Wave qui révolutionnera le genre à partir de 1965 environ, mais ceci est une autre histoire.
On ne soulignera d’ailleurs jamais assez l’importance dans ce domaine d’un Jerry Pournelle, ingénieur aéronautique de haut niveau chez Boeing et chez Rockwell pendant plus de trente ans, reconverti en auteur de survivalisme et de science-fiction à succès (même s’il n’y atteindra jamais la renommée mondiale de son ami Larry Niven, il fut tout de même président de la SFWA, l’association professionnelle des auteurs de SF américains, en 1973) et en influenceur politique (défendant des vues qu’il qualifiait lui-même de paléo-conservatisme) – on lui doit notamment la création et l’animation du Citizen’s Advisory Council on National Space Policy, think tank très actif dans les années 1980 (jusqu’à rédiger une grande partie des discours de Reagan à propos de l’Initiative de Défense Stratégique, plus connue, justement, sous son surnom de guerre des étoiles), dans lequel il était parvenu à enrôler, au côté d’astronautes et de militaires de haut rang retraités, ainsi que de cadres dirigeants de l’aéronautique et des industries de défense, des auteurs beaucoup plus influents que lui auprès du lectorat, tels que Poul Anderson, Greg Bear, Robert A. Heinlein, Gregory Benford ou encore – naturellement – Larry Niven.
Mais, de manière peut-être inattendue, le succès d’Apollo sur la Lune en 1969 puis la “détente” entre Etats-Unis et Union Soviétique amènent la désillusion pour la conquête spatiale. Faute d‘adversaires, le soufflé retombe, d’une certaine façon. Dans le réel, l’espace revient à la science “as usual”, dans la fiction il devient (ou redevient), avec grand succès d’ailleurs, le décor (relativement vide) d’aventures de western ou de cape et d’épée (on pense évidemment à la trilogie originelle Star Wars entre 1977 et 1983), tandis que la conquête spatiale devient un sujet de nostalgie technique de tout premier ordre et on pense ici par exemple à l’énorme succès du film Apollo 13 en 1995, puis de ses nombreux dérivés, copies ou, ensuite, parodies. Et cela, quand les “justifications” à grand spectacle du maintien d’une industrie spatiale (les navettes etc.) n’oscillent pas entre le tragique, le comique et le pathétique, comme dans Armaggedon ou Deep Impact en 1998. Dans ces années-là, la science-fiction la plus qualitative ou pionnière explore des espaces bien différents de celui du système solaire, et c’est maintenant Antoine qui va nous montrer comment s’installe à sa place une curieuse nostalgie rétrofuturiste.
Du futurisme au rétrofuturisme, par Antoine Daer
Peu à peu, le rêve spatial est passé de la promesse d’un futur radieux et mobilisateur pour l’humanité, à une antienne rétrofuturiste, un symbole du passé, ou plutôt d’un futur passé avant d’avoir été pleinement réalisé.
Dans son petit essai Foreverism, paru aux éditions indépendantes Façonnage en 2024, l’auteur et chercheur Grafton Tanner raconte comment la nostalgie comprise comme le manque de ce qui a été perdu, est devenue une marchandise émotionnelle consommable “par le biais de la télévision, du cinéma, de la musique et de la culture populaire”, pour conjurer la peur de l’avenir.
« [D]ans un monde au bord de l’effondrement, le passé était l’unique garant de sécurité et de liberté. Les choses changent, évoluent et fluctuent sans cesse. Alors que tout semble si fragile et éphémère, seuls l’avenir et les atrocités encore inconnues qu’il nous réserve sont plus terrifiantes que le présent. Les appels au progrès sont donc souvent tournés en ridicule. »
Ne restent donc que les appels au progrès… du passé.
Comme par exemple cette série d’affiches produite par le Jet Propulsion Laboratory de la NASA, baptisée Visions of the Future, qui met en scène les planètes du système solaire dans divers styles rétro. A défaut de nouveauté mobilisatrice, on cherche à raviver auprès du public les flammes d’un enthousiasme antérieur.
Les promesses spatiales des années 50 / 60 ont laissé la place à leur ombre, qui nous hante comme le fantôme d’un potentiel non réalisé.
Un peu comme les pubs vieillottes de la saga Fallout, qui vantent constamment un mode de vie sécurisant et dépassé – sécurisant parce que dépassé -, dont notamment pas mal de rêves de conquête des étoiles.
Pour le philosophe Mark Fisher, la nostalgie est un cocon réconfortant et sûr qui, comme la pornographie, « apporte la promesse rapide et facile d’une variation minimale pour une satisfaction déjà familière ».
Bref, la nostalgie est un parfait produit de consommation.
Qui nous rappelle tant le rêve spatial en lui-même que l’époque dans laquelle il s’inscrivait. Une époque où l’on pouvait rêver plus grand, plus haut, plus fort, sans penser aux impacts carbone de nos rêves ni à la tronche sordide d’Elon Musk.
Une époque dans laquelle il fait bon se rouler pour se rassurer, bien loin de l’enthousiasme des explorateurs scientifiques du début du XXe, projetés vers l’avenir de leur temps.
De quoi expliquer les torrents de films et séries qui puisent leurs références dans les décennies du passé, nous gavant jusqu’à écœurement des mêmes schémas et imaginaires en panne de réinvention.
Marchandisation et astrocapitalisme
Une série télévisée illustre presque à la perfection le moment suivant de l’imaginaire spatial, celui qui nous amène à aujourd’hui (et un peu au-delà). Série uchronique de grande ampleur (puisqu’elle imagine plus de cinq décennies de conquête spatiale “ininterrompue” après que l’Union Soviétique a coiffé les Etats-Unis au poteau, sur la Lune, en 1969), “For All Mankind”, diffusée depuis 2019, retrace avec un grand brio et une ironie presque évidente les différentes étapes qui nous font passer de l’espace des superpuissances étatiques à celui de l’astrocapitalisme, et de la manière dont se crée ce mix sulfureux. Affectant un grand sérieux, c’est en réalité une fiction joueuse qui affûte notre compréhension de ce qui s’est passé et de ce qui se passe actuellement en traitant de ce qui ne s’est pas passé.
On doit aussi mentionner ici un roman tout récent, “L’occupation de l’espace” de Gil Bartholeyns, publié en 2024 aux éditions Rivages (du groupe Actes Sud), qui détourne et amplifie magnifiquement l’envers du décor du roman d’Andy Weir et du film de Ridley Scott, “Seul sur Mars”, avec Matt Damon, pour mieux montrer les failles “communicationnelles” de la conquête du système solaire et la gestion des opinions publiques, nationales et mondiale, qu’elle suppose, à n’importe quel prix ou presque.
La marchandisation de l’espace, en soi, est au fond un vieux thème de la SF dite “classique”, qui ne fait en général que recycler le motif du marchand découvreur, vecteur précoce du commerce, de l’échange et… de la colonisation (mais comme nous l’avons dit, nous ne parlerons pas d’extraterrestres éventuels dans cet épisode-ci).
Pourquoi ce “renouveau” d’intérêt pour le système solaire, pour la Lune, pour Mars et pour la ceinture d’astéroïdes, de la part des ultra-milliardaires et de leurs séides ? Sous le masque de la science et de la “destinée manifeste” (pour reprendre le mot involontairement si monstrueux du journaliste John O’Sullivan en 1845, au moment de finaliser la dévastation européenne sur les populations autochtones d’Amérique du Nord), il s’agit bien de coloniser et d’extraire, sans fin, de repousser les limites planétaires pour gagner toujours davantage d’argent et – surtout – ne rien changer à la façon de dominer les choses et les êtres. Le capitalisme a besoin de croissance, fondamentalement, et il doit donc in fine TOUT transformer en marchandise. Et quand c’est fait sur Terre (santé, éducation, police, défense nationale, famille, intimité,…), il ne reste à terme que l’Espace. La science est l’alibi et la SF est récupérée, bon gré ou mal gré, comme agent de torsion de l’acceptation.
C’est ce que nous montrent avec tant de brio deux auteurs essentiels de notre époque. Entre 1992 et 1996, le grand Kim Stanley Robinson (que l’on a eu la joie de pouvoir interroger ici même, dans Planète B, en 2024) a écrit sa Trilogie Martienne, qu’Elon Musk, qui la cite régulièrement, n’a soit pas lue en entier, soit découpée en menus morceaux pour n’en garder que deux ou trois extraits hors contexte qui servent son propos.. De son côté, le Britannique Ken MacLeod, nettement moins connu en France, avec les quatre tomes de sa “Révolution d’Automne”, publiés entre 1995 et 1999 (dont fort curieusement seul le troisième a été traduit en français, mystères insondables de l’édition, parfois…), nous offre une magnifique et complexe fresque, qui lie indissolublement l’expansion spatiale dans le système solaire aux différents changements possibles et souhaitables de la géopolitique comme de la socio-politique sur Terre, dans un avenir plus ou moins proche.
Cet accaparement ou ce partage de gâteau entre intérêts privés et états-nations qui se raidissent ou se délitent, c’est précisément ce que met en scène la formidable série The Expanse, dans toute sa violence : les trois premières saisons, si l’on fait abstraction de la notion psychologique et narrative de “danger extérieur”, c’est l’avidité capitaliste déchaînée dans toute sa splendeur la plus glauque.
Pourtant, la science-fiction récente montre l’impasse de l’expansion capitaliste, même habillée en nécessité de survie pour l’espèce humaine. C’est bien sûr tout l’objet retors à souhait du film “Interstellar” de Christopher Nolan en 2014. C’est aussi, de manière plus fine encore, en mobilisant au passage aussi bien l’imaginaire du “vaisseau générationnel” (à bord duquel les familles descendantes d’un équipage initial doivent se préparer à coloniser une exo-planète bien lointaine) que celui de l’intelligence artificielle, le noyau central du roman “Aurora”, de Kim Stanley Robinson en 2015, qui met en scène avec un sens joueur de la tragédie l’échec de la quête d’une Planète B, pour mieux ensuite se concentrer sur le sauvetage de la Planète A, la nôtre, dans son formidable “Ministère du Futur” de 2020.
C’est aussi ce que nous montrent, d’une manière nettement plus poétique et plus intimiste, mais in fine tout aussi spectaculaire, le “Paideia” de Claire Garand, publié en 2023 chez l’éditeur indépendant La Volte, avec sa poignée de survivantes du cataclysme planétaire, en orbite autour de la Lune où elles devront reconstruire l’Humanité, et les “Jardins de la Lune” de Catherine Dufour, publié en 2024 chez Robert Laffont (au sein du groupe Editis), dont nous vous avons déjà parlé dans notre émission, avec son humanité réfugiée plutôt misérablement sous la surface de la Lune, en y ayant importé un certain nombre de “mauvaises habitudes”.
C’est que contrairement à ce que prétendent les idéologies de la destinée manifeste et de la croissance éternelle, et pour faire mentir à bon escient Constantin Tsiolkovski et sa phrase en forme de slogan pour astro-capitalistes en mal d’ancrage historique, phrase qui est d’ailleurs en réalité l’amalgame de deux citations différentes (”La Terre est le berceau de l’Humanité, mais on ne passe pas sa vie dans un berceau”), toutes les frontières n’ont pas à être dépassées, comme nous l’explique maintenant Clémence.
Toutes les frontières n’ont pas à être dépassées, par Clémence Gueidan
Nouveau monde à conquérir et à coloniser, territoire à exploiter, gâteau à partager… On l’a vu tout au long de cet épisode, dans la science-fiction, l’espace n’est jamais neutre. C’est par excellence l’endroit où se rejouent les logiques capitalistes et coloniales opérant déjà sur notre bonne vieille Terre. Alors comment raconter autre chose ?
C’est précisément ce que Guillaume Singelin interroge dans Frontier, sorti en 2023 aux Éditions Rue de Sèvres et Label 619.
Dans ce roman graphique, le contexte ne change pas : l’espace, aux mains des multinationales, est pillé, pollué, privatisé, et les personnes qui y vivent sont broyées par un système dédié à la conquête concurrentielle. Vers l’infini et au-delà.
Le contexte ne change pas mais l’histoire s’éloigne des habituels récits teintés d’héroïsme et de dépassement de soi. On y suit 3 personnages. Ji-Soo tout d’abord, une scientifique idéaliste. Placardisée dans une station spatiale par la corporation qui l’emploie, elle va prendre conscience des logiques d’appropriation et d’exploitation qui se cachent derrière le vernis de la “recherche”. Sur sa route, elle croisera Camina, une mercenaire en reconversion après avoir perdu un bras, et Alex, un ouvrier spatial, mineur qui n’a jamais connu la Terre. Pour lui, l’espace, c’est l’usine.
Guillaume Singelin l’explique en interview, “[ses] personnages ne sont pas des “élus” promis à de grandes destinées. Ce sont des personnes comme tout le monde.” On les suit dans leur quotidien façon astro, boulot, dodo.
Le trio va faire un bout de chemin ensemble, vivre des péripéties, mais pas comme des aventuriers romantiques. À la manière d’un space-opéra cosy, ils vont plutôt essayer de vivre autrement, s’entraider, apprendre à mieux se connaître et accepter leurs propres limites. In fine, leur parcours relève plus de l’intime, de la réappropriation de soi et de l’émancipation personnelle.
Raconter l’espace autrement, c’est aussi ce que propose Outer Wilds, sorti en 2019. Édité par Annapurna Interactive, ce petit bijou vidéoludique se démarque intelligemment de ce que proposent habituellement les jeux spatiaux.
Alors avant de vous expliquer pourquoi, il faut rappeler que tout jeu repose sur des mécaniques permettant au joueur de sortir de sa condition de spectateur pour agir. Et dans la plupart des jeux vidéos qui parlent d’espace, lorsqu’on agit, c’est pour miner, pour coloniser, pour terraformer, pour sécuriser un territoire ou le faire prospérer. En d’autres termes, l’espace est un terrain de jeu qu’on exploite d’une manière ou d’une autre.
Outer Wilds propose une mécanique radicalement différente : c’est un monde ouvert, mais fini dans le temps. On explore un système planétaire, sur les traces d’une civilisation disparue. Équipé d’un outil de traduction, on fait des découvertes et on les consigne dans son journal de bord. Oui mais au bout de 22 minutes de jeu, le soleil se transforme en supernova et explose.
Une nouvelle boucle temporelle débute et la partie recommence depuis le camp de départ. Ici donc, pas d’enrichissement, pas de stockage de ressources, pas de base à construire. Rien ne peut être approprié durablement puisque les compteurs sont perpétuellement remis à zéro. L’espace est donc là uniquement pour être observé, écouté et compris.
En visitant les astres de ce système à différents moments, on en apprend plus sur l’origine de cette mystérieuse civilisation, et on découvre les raisons de sa disparition. Et c’est ce qui fait toute la beauté et la poésie de ce jeu : finalement, le seul vrai progrès, c’est la connaissance.
Conclusion : planète A / planète B
Une fois de plus la SF montre ses capacités à se rebeller face à un “There Is No Alternative”. Quand elle ne se contente pas docilement d’accompagner la marche du profit, elle propose des expériences de pensée parfois bien radicales, qui nous poussent à réfléchir et à voir différemment. Nous avons évoqué avec vous Claire Garand et son “Paideia”, Kim Stanley Robinson et le parcours romanesque qui le conduit de “Aurora” et “Lune Rouge” à “New York 2140” et au “Ministère du Futur”, justement, ou encore Catherine Dufour et ses “Jardins de la Lune”.
La SF montre bien des alternatives imaginatives : non pas conquérir l’espace en quête d’une Planète B une fois terminé le saccage de notre Planète A, la Terre, mais un soin apporté à ce dont nous disposons (habiter autrement notre berceau, comme l’aurait vraisemblablement dit Constantin Tsiolkovski, une fois informé de la situation et débarrassé de la propagande climato-sceptique ou, au contraire, survivaliste) et une exploration scientifique raisonnée, patiente et déconnectée de la course au profit et à l’extraction (c’est celle que met en scène si précisément Becky Chambers dans son poignant “Apprendre si par bonheur” en 2019).
Entre Ray Bradbury, et sa “Fusée” de 1954, toute d’illusion cinématographique et de voyage immobile, et Becky Chambers, où chez qui l’exploration et la découverte reprennent un sens non marchand, nous avons à créer en permanence nos propres exoterritoires, pour reprendre le superbe mot de Fred Deslias dans son spectacle déambulatoire de 2018.
C’est la fin de ce 23ème épisode de Planète B, l’émission SF et politique de Blast. S’il vous a plu, n’hésitez pas à nous soutenir en faisant circuler la vidéo, en vous abonnant ou en nous octroyant un don à la mesure de vos moyens et de vos envies. Vous êtes le garant de notre indépendance éditoriale et de ce que nous espérons bien être notre qualité : nous avons donc, plus que jamais, besoin de vous !
L’équipe
Auteurs : Clémence Gueidan, Hugues Robert, Antoine Daer
Montage : Guillaume Cage
Son : Baptiste Veilhan, Théo Duchesne
Graphisme : Morgane Sabouret, Margaux Simon
Production : Hicham Tragha
Directeur du développement des collaborations extérieures : Mathias Enthoven
Co-directrice de la rédaction : Soumaya Benaïssa
Directeur de la publication : Denis Robert
Références citées
FILM : Martin Campbell, Goldeneye, 1995
JEU VIDEO : Mass Effect 2, BioWare, 2010
FILM : David Fincher, Alien 3, 1992
ROMAN : Jules Verne, De la Terre à la Lune, 1865
ROMAN : Jules Verne, Autour de la Lune, 1869
FILM : Georges Méliès, Le voyage dans la Lune, 1902
ESSAI : Maurice Renard, Manifeste du merveilleux scientifique, 1909
ESSAI : Fleur Hopkins-Loféron, Voir l’invisible, 2023
ESSAI : Frédérique Aït-Touati, Contes de la Lune, 2011
BD : Alex Alice, Le château des étoiles, 2014-
ESSAI : Irénée Régnauld & Arnaud Saint-Martin, Une histoire de la conquête spatiale, 2024
FILM : Stanley Kubrick, Docteur Folamour, 1964
FILM : Studio Disney, Man in Space, 1955
FILM : Studio Disney, Man on the Moon, 1955
FILM : Studio Disney, Mars and Beyond, 1957
ROMAN : Larry Niven, L’anneau-monde, 1970
ROMAN : Larry Niven & Jerry Pournelle, La paille dans l’œil de Dieu, 1974
FILM : George Lucas, Star Wars – Un nouvel espoir, 1977
FILM : George Lucas, L’empire contre-attaque, 1980 FILM : George Lucas, Le retour du Jedi, 1983
FILM : Ron Howard, Apollo 13, 1995 FILM : Michael Bay, Armageddon, 1998
FILM : Mimi Leder, Deep Impact, 1998
ESSAI : Grafton Tanner, Foreverism, 2023
JEU VIDEO : Black Isle, Fallout, 1997
ESSAI : Mark Fisher, Spectres de ma vie : sur la dépression, l’hantologie et les futurs perdus, 2014
SERIE TV : Ronald D. Moore, Matt Wolpert & Ben Nedivi, For All Mankind, 2019
ROMAN : Gil Bartholeyns, L’occupation du ciel, 2024
ROMAN : Andy Weir, Seul sur Mars, 2011
FILM : Ridley Scott, Seul sur Mars, 2015
ROMANS : Kim Stanley Robinson, La trilogie martienne, 1992-1996
ROMANS : Ken MacLeod, La révolution d’automne, 1995-1999
ROMANS : James S.A. Corey, The Expanse, 2011-2022
SERIE TV : Mark Fergus & Hawk Ostby, The Expanse, 2015-2022
FILM : Christopher Nolan, Interstellar, 2014
ROMAN : Kim Stanley Robinson, Aurora, 2015
ROMAN : Kim Stanley Robinson, Le ministère du futur, 2020
ROMAN : Claire Garand, Paideia, 2023
ROMAN : Catherine Dufour, Les champs de la Lune, 2024
ESSAI/ROMAN : Constantin Tsiolkovski, Rêves de Terre et de Ciel, 1895
BD : Guillaume Singelin, Frontier, 2023
JEU VIDEO : Annapurna Interactive, Outer Wilds, 2019
JEU VIDEO : Haemimont Games, Surviving Mars, 2018
ROMAN : Kim Stanley Robinson, Lune rouge, 2018
ROMAN : Kim Stanley Robinson, New York 2140, 2017
ROMAN : Becky Chambers, Apprendre, si par bonheur, 2019
NOUVELLE : Ray Bradbury, La fusée, 1954
SPECTACLE : Fred Deslias, Exoterritoires, 2018
PLANÈTE B : SOMMAIRE DES ÉPISODES

Designer multiclassée. Journaliste pour Capture Mag, podcasteuse dans Sale temps pour un film et co-autrice de Planète B sur Blast depuis 2024.
Fondateur de Cosmo Orbüs depuis 2010, auteur de L’étoffe dont sont tissés les vents en 2019, co-auteur de Planète B sur Blast depuis 2022 et de Futurs No Future en 2025.







