J’ai testé L’insurrection, jeu de rôle vénèr de Melville Tilh-Pluñvenn illustré par Willy Cabourdin

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Illustration par Willy Cabourdin

J’avais été surpris en bien par Bois Dormant, jeu de rôle postapocalyptique bienveillant sans meujeu de Melville, et j’attendais donc de pieds ferme L’insurrection, nouveau né de l’autrice. Après un playtest et à l’occasion du financement participatif du jeu par son éditeur Electric Goat, quelques mots sur le jeu.

Marche ou rêve

L’Insurrection donc, est un jeu de rôle sans meneur qui invite les participant(e)s à raconter le basculement d’une situation insurrectionnelle. L’univers est laissé à la libre décision de la table, entre événements historiques bien connus (ou pas), lieux et situations imaginaires. L’essentiel n’est pas vraiment dans les spécificités de ces settings, mais dans ce qui les lie au delà de leurs différences : de la mutinerie d’esclaves dans les plantations coloniales aux gilets jaunes en passant par l’hypothétique révolution d’une lune carcérale de Jupiter, une révolte est une révolte. Avec ses enjeux, ses rapports de force, les objectifs des un(e)s et des autres, et le résultat plus ou moins maîtrisé qui naît à la confluence de tout ce bordel.

Rien que de très rôliste, donc, mais encore fallait-il y penser.

Car le jeu de rôle est beaucoup question de ça : l’assemblage parfois foutrac de sensibilités, volontés et forces différentes, arbitrant avec autant de bienveillance et des mécaniques aussi bien huilées que possibles, la fuite en avant d’une histoire partagée. En l’occurrence, une révolte, contestation ou manifestation passant le cap insurrectionnel vers… où ?

Et si l’on décèle, ne serait-ce que dans le thème du jeu, son esthétique et sa rédaction, une sensibilité révolutionnaire propre à l’autrice, le jeu me plaît d’autant plus qu’il laisse justement aux participant(e)s la liberté de décider de leur destin et de leur récit. Est-ce une révolte ? Non sire, enfin si, ou pas. On verra si l’on en fera une révolution ou pas.

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Maquette par Willy Cabourdin

Tout le monde (ne) déteste (pas) la police

Originalité de gamedesign : les participant(e)s de L’insurrection sont invité(e)s à choisir qui incarner, d’une Emprise ou d’une Trajectoire. Un groupe d’intérêt (les médias, le pouvoir, le peuple, les forces de l’ordre) ou un personnage, nécessairement à mi-chemin entre ces grands ensembles, et sur qui la focale sera placée.

Dans le cadre de notre playtest (réalisé sans trucage et avec une table inconnue de moi – ce qui est toujours une expérience), je jouais le Pouvoir dans le contexte SF d’une prison orbitale gravitant au dessus de je ne sais quelle planète éloignée (un setting qui rappelle Alien 3 bien entendu). L’occasion de sortir ma plus belle langue de bois, et surtout de me poser cette question essentielle : que veux le pouvoir dans une situation donnée ? Quels sont mes objectifs ? Me perpétuer en tant que pouvoir, mater la révolte ? Concéder un peu pour sauver l’essentiel ? Montrer qui commande ? Autant de questions assez passionnantes que le fait de jouer une Emprise permet et valorise.

Dès lors, on augmente son pouvoir d’agir dans la fiction en négociant (via un système de jetons à marchander) ou en subissant. Le peuple endurera des violences pour récupérer des jetons, le pouvoir cèdera du terrain en négociation, etc. Les gains accumulés permettront de renvoyer, dans une scène ultérieure, des retours de flamme d’autant plus violents, les jetons n’étant jamais supprimés. Plus on subit, plus la cocotte-minute s’apprête à exploser. Plus on affirme un pouvoir d’agir fort au début de l’histoire, plus ou se lie les mains pour la suite (jusqu’à ce que des jetons nous reviennent).

Si j’aime beaucoup ce gamedesign, c’est moins pour ce qu’il est en tant que tel que pour son adéquation avec le propos du jeu et de ce qu’il cherche à émuler : des rapports de force multiples entre plusieurs groupes de pouvoir, et les trajectoires individuelles plus ou moins perdues dans (ou aux commandes des) soubresauts de l’Histoire. Serez-vous Causette ou de Gaulle ? « Le chaos est une échelle » disait Littlefinger.

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Maquette par Willy Cabourdin

Demain est annulé

A partir de ces rapports de force en mouvement, la fin de partie interviendra lorsqu’on sera arrivés au bout du temps initialement imparti, en bonne intelligence lorsque la table sera arrivée au bout de ce qu’elle voulait raconter.

Dans notre playtest, l’insurrection annoncée n’a jamais vraiment eu lieu, restée très gentille, étouffée dans l’œuf malgré la mort évitable de nombreux innocents, parmi lesquels des enfants. Le Pouvoir que j’incarnais n’a finalement jamais été remis réellement en question, et je n’ai eu qu’à accepter la mutation d’un Préfet indélicat pour rester bien au chaud dans mon palais carcéral. Ni les Médias ni le Peuple n’ayant remis d’huile sur le feu, le brasier faiblard a fini par s’éteindre tranquillement. Sans doute que la présence de deux Trajectoires seulement, et particulièrement des Trajectoires proches des cercles de pouvoir, a dû aider à garder la situation sous contrôle. Et c’est très bien comme ça : sans le savoir initialement la table se dirige vers un récit qui lui convient et qui découle des personnages et des Emprises qu’elle décide de travailler ensemble. Une autre répartition des rôles aurait fait émerger un autre résultat.

Reste que le jeu, potentiellement très dur dans ses thèmes et son déroulement, s’accompagne de mécaniques de sécurité émotionnelle et de bienveillance qui me semblent ici essentielles. Les autorités étant invitées à déraper, le peuple à se venger ou à dépasser les bornes, la situation étant écrite et construite spécifiquement pour partir en flamme, on ne peut que recommander à tout le monde de jouer avec ceinture et bretelles.

La beauté est dans la rue

Achevons ce bref tour de L’insurrection en mentionnant le toujours époustouflant travail de Willy Cabourdin, qui signe la direction artistique du jeu. Déjà connu de nos services pour son travail incroyable sur Exploirateurs de Bruines (Vivien Féasson), Inflorenza Minima (Thomas Munier) et quelques uns de mes scénarios pour Sombre que sont Cinéma Paradisio et Ragnarök, c’est un véritable plaisir de voir le boulot de Willy s’épanouir et s’enrichir à chaque projet, avec à chaque fois cette patte punk qui lui est propre. Une fois de plus, bravo Willy pour ce que tu apportes au JdR indé francophone !

Enfin, le financement participatif de L’insurrection propose des paliers de financement qui débloqueront autant de settings originaux livrés aux souscripteurs. Au nombre des contributeurices se trouvent des gens favorablement connus de nos services comme Côme Martin, LisaBanana, luvan, Guylène Le Mignot, Sabrina Calvo et – si le jeu atteint son dernier palier – moi-même. De quoi motiver une souscription ?

~ Antoine Daer (St. Epondyle)

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